GEORGETA SEVAN ET LYNE BRISSETTE
 

 
 
Lyne Brissette et Georgeta Sevan

 
  


 
  par Michel Nadeau
 
En juin dernier, le petit livre bilingue « Sens cachés/Hidden senses » Vues de sourds-aveugles sur le monde, était lancé aux Éditions de l'Institut Raymond-Dewar (IRD) et la Fondation de la surdité de Montréal.
 
« Sourdine » a rencontré pour vous mesdames Georgeta Sevan et Lyne Brissette, respectivement orthophoniste et travailleuse sociale à l'IRD, deux des auteurs de ce petit recueil de réflexions, de pensées et de témoignages issus de la vie des sourds-aveugles. Les autres auteurs sont Jean Talbot, Réjeanne Thériault, Sylvie Forgues, bénéficiaires sourds-aveugles et Jean-François Belzile, accompagnateur. L'époux et le fils de madame Forgues, ainsi que quatre autres personnes sourdes-aveugles, se sont également impliqués dans le processus de création.
 
Le livre a pris naissance dans le cadre d'un atelier de communication à l'IRD avec des adultes sourds-aveugles. Selon Georgeta, le commun des mortels ne connaît pas la surdicécité. « Le mot sourd-aveugle ou surdicécité fait peur », dit-elle.
 
Pour beaucoup de gens, ces personnes apparaissent inaccessibles ou encore on les assimile aux personnes déficientes intellectuelles. Lorsque la barrière de la communication est franchie, on découvre une personne qui pense, qui rit, qui pleure, qui vit.
 
Afin d'aider à démystifier tout cela, nos deux intervenantes ont soumis un projet à leur supérieure qui fut accepté avec enthousiasme. Sur une base volontaire, elles ont invité les bénéficiaires du programme surdicécité à y participer. Au dire de Lyne, les personnes étaient désireuses de trouver leur place : « Elles ne veulent pas attirer la pitié, elles souhaitent surtout établir un dialogue. Il y a beaucoup d'humour dans leurs textes », renchérit-elle.
 
Le projet fut comme une ouverture vers ces personnes. Pour Lyne, c'est le côté créatif du projet qui fut intéressant. Elle a apprécié le beau travail d'équipe. Pour Georgeta ce fut le contact humain qui a prédominé. Dès le début, elle a plongé dans le projet. Ce ne fut pas facile, mais progressivement les barrières sont tombées et tout le monde a commencé à croire en la réussite du projet. Elle raconte avec fierté leur présence au 13th DbI World Conference on Deafblindness, tenu à Mississauga (Ontario), et au Congrès mondial de la Fédération des sourds tenu à Montréal, où les auteurs ont parlé de cette activité de réadaptation dont le produit final est ce petit livre qui se trouve maintenant un peu partout dans le monde : aux États-Unis, en Europe, en Australie, en Afrique et dans les autres provinces du Canada. En surdicécité, le grand défi est de permettre à ces personnes de sortir de leur isolement. Selon Lyne, c'est l'apparition du 2e handicap qui donne un coup de masse, c'est le cauchemar. 
 
Lors du lancement du livre, le 11 juin 2003, les personnes sourdes-aveugles se sont dites très fières qu'on parle d'elles. Au dire de Georgeta, le but du travail de l'équipe en surdicécité c'est de changer la perception des gens. « C'est une petite contribution pour essayer de changer le monde», dit-elle.
 
Ces personnes aimeraient travailler. Le fait de ne pas être intégré au marché du travail peut entraîner des problèmes sociaux. Avec les nouvelles technologies comme l'Internet, ces personnes pourraient utiliser leurs compétences. « Tout est dans l'ouverture d'esprit», avance Georgeta.
 
À mesure que l'atelier progressait, il y avait de plus en plus de matériel intéressant qui émergeait. « Il faut leur tendre la main sans pour autant faire les choses à leur place», rajoute Lyne.
 
Cet atelier de réadaptation en communication s'est étalé sur presque deux années (du 10 octobre 2001 au 11 juin 2003). La première année, ce fut la collecte d'informations, la réflexion et la discussion. Ce n'est donc que durant la deuxième année que débuta la rédaction qui fut suivie de la traduction en anglais. « Cela a pris quelques mois juste à apprendre à se connaître, à s'exprimer, à s'apprivoiser », souligne Lyne. Puis elle ajoute: « Il fallait se laisser du temps. Au début on ne savait pas à quoi cela aboutirait, mais on était confiantes d'arriver à un produit final. »
 
Georgeta rappelle qu'au début les bénéficiaires avaient demandé quel était l'ordre du jour? Quel était le plan? Il n'y en avait pas, on voulait créer. Après la lecture du livre, on réalise en effet que c'est une belle œuvre de création collective!
 
« Au début il y avait beaucoup de silences », nous relate Georgeta. Puis, pour casser la glace, elle a fait les premiers pas et leur a parlé de son périple avec l'immigration. Étant roumaine, elle a vécu des choses difficiles par rapport à la communication, car le français n'est pas sa langue maternelle. Elle s'est ouverte à eux. Elle a partagé avec ses bénéficiaires sa vie privée. « Ça leur a fait du bien que je leur parle de mon vécu; cela les a touchés », nous dit-elle. Il n'était pas question de faire de l'atelier de communication une thérapie. À la suite de cette démarche, tout était en place pour que la communication passe. Le but d'améliorer la communication avec les personnes sourdes-aveugles a donc été atteint grâce à leur persévérance!
 
Vous pouvez vous procurer le livre « Sens cachés » à l'IRD au prix de 10 $. Les profits sur la vente du livre sont versés à la Fondation de la surdité de Montréal qui a contribué financièrement à son édition.
 
Dans le quotidien, Georgeta et Lyne poursuivent leur travail d'intervenantes auprès de la clientèle sourde-aveugle de l'IRD. Pour Georgeta cela se concrétise par des interventions en individuel ou en groupe pour faciliter l'accès à la communication par l'utilisation de stratégies adéquates. Elle les aide à mieux maîtriser la langue tant sur le plan oral, gestuel qu'écrit. Elle outille également les parents de moyens pour entrer en communication avec l'enfant sourd-aveugle qui éprouve de la difficulté à communiquer.
 
De son côté Lyne travaille sur les relations de la personne avec son milieu, que ce soit à l'école, au travail, dans sa famille naturelle ou d'accueil. Elle fait un suivi individuel avec chacun de ses clients. Elle fait également des représentations auprès des organismes gouvernementaux pour les sensibiliser aux besoins des personnes sourdes-aveugles. Elle dénote, entre autres, l'absence de logements supervisés. « Ça nous prendrait des nouvelles initiatives et un promoteur », nous dit-elle en terminant. 
 
Avis aux personnes intéressées!
 
Et, je finirais par une réflexion d'un des auteurs, qu'on retrouve dans le petit livre : « C'est vrai que la surdicécité nous rend plus dépendant de la société… mais, ce n'est pas notre choix. » (Jean Talbot.)
 
Sourdine # 145 mars / avril 2004


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