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SPÉCIAL 30e ANNIVERSAIRE
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imprimable

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Par Michel Nadeau |
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Sourdine a rencontré, pour vous,
monsieur Réjean Chayer, réalisateur, qui a conçu et
réalisé le documentaire « Des yeux pour parler », un
témoignage unique d'une grande intensité, d'un
grand-père vis-à-vis son petit-fils de 7 ans, Gabriel,
atteint de surdité et de paralysie cérébrale. |
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Dans les semaines
qui ont suivi la naissance de Gabriel,
on avait informé les parents qu'il
pouvait avoir manqué d'oxygène au moment
de l'accouchement. Dès l'âge d'un an, il
a commencé à être suivi dans le cadre du
programme 0-4 ans de l'Institut Raymond
Dewar (IRD). Près d'une année plus tard,
à la suite d'une multitude de tests, les
parents se font confirmer que Gabriel
est sourd profond et que, s'il
entendait, ce serait à de très basses
fréquences. « On a senti une sorte de
vide après ce diagnostic, de temps à
rattraper; mais dans le fond on n'avait
pas perdu de temps, Gabriel avait
développé un langage corporel. Autant il
était avide de communiquer avec nous,
autant on voulait communiquer avec lui
», de dire monsieur Chayer. C'est alors
que ses parents et grands-parents ont
commencé à apprendre la langue des
signes québécoise (LSQ). Ils étaient
enthousiastes et à la fois anxieux d'en
apprendre le plus possible. D'après
monsieur Chayer : « Dès les premiers
signes, Gabriel a compris qu'on voulait
communiquer avec lui autrement. Il a une
capacité périphérique très développée.
Son champ de vision est très grand. À
titre d'exemple, quand il est dans les
bras de sa grand-mère et qu'elle lui dit
que papi est là, sans se retourner il
sait que c'est lui; il le voit sans le
regarder. » |
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Monsieur Chayer
relate qu'un neurologue américain réputé
a fait des études sur les handicaps,
dont celui de la surdité. Il a démontré
que si les aveugles ont une ouïe plus
fine que les voyants, les sourds quant à
eux ont une acuité visuelle plus grande
que les entendants. Il y a un lobe
destiné à la vision et un autre pour l'audition.
Dans le cas d'un enfant qui est sourd, le lobe
destiné à l'audition
n'étant pas utilisé, il vient à la
rescousse de celui destiné à la vision
et permet au sourd de voir et de décoder
beaucoup plus de choses que nous. « Il
est devenu une sorte de témoin parce
qu'il a une sensibilité très particulière à la situation corporelle
des gens », reprend monsieur Chayer. Il
souligne que Gabriel détecte tout de
suite les gens qui veulent être gentils
de ceux qui sont réellement intenses. «
Il aura alors le réflexe de me regarder
si une personne n'accroche pas avec lui.
Si par contre la personne est vraiment
sincère, il va aller vers elle. » |
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À l'IRD, Gabriel
arrivait très bien à se faire comprendre
par son regard. Il était très bien
entouré. Monsieur Chayer n'a que de bons
mots pour décrire le travail formidable
de toute l'équipe d'intervenants qui a
fait progresser Gabriel. « Quand il
était là, on était en paix; on savait
qu'il était entre bonnes mains. Il
reconnaissait les autres enfants sourds
et était content d'être avec eux; ça lui
a redonné confiance et ça l'a sorti de
sa solitude.» |
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À l'âge de 4 ans,
Gabriel a commencé à aller à la garderie
avec une accompagnatrice, trois jours
par semaine. L'horaire flexible de son
grand-père lui a permis de bénéficier de
beaucoup de sorties et de découvrir la
neige et la verdure des arbres en été. À
d'autres moments, sa grand-mère prenait
le relais et lui faisait découvrir les
couleurs en le faisant colorier. Deux
personnes totalement dévouées qui
permettait à Catherine, la mère de
Gabriel, de reprendre son souffle entre
les nombreuses consultations chez les
spécialistes et sa journée de travail. |
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Parmi la brochette
de médecins qui se sont penchés sur la
situation de Gabriel, il y a eu bien
sûr, comme vous pouvez vous en douter,
toutes les démarches pour lui permettre
de recevoir l'implant cochléaire. Il a
passé tous les tests et, médicalement
parlant, il était apte à recevoir
l'implant et avait été fortement
recommandé par l'IRD. Malheureusement,
il a été refusé par le comité de
sélection à cause de sa situation de
multi-handicapé. La décision fut par la
suite contestée et débattue à la
Commission des droits de la personne
car, entre autres, il n'y avait pas de
psychologue sur le comité de
sélection. Rien n'y fit. |
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Huguette, la
conjointe de monsieur Chayer qui venait
de se joindre à nous, relate l'histoire
d'un autre enfant qui a été refusé pour
l'implant. Les parents ont alors décidé
d'aller aux États-Unis et ont pu le
faire opérer là-bas. Aujourd'hui,
l'enfant fonctionne très bien avec son
implant. |
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« C'est une grande
peine de vivre une telle déception face
à ceux qu'on aime. Peine de voir un
petit-fils handicapé. Colère. Pourquoi
moi? Peine qu'on vit à chaque jour. »
Pour illustrer son état d'âme, monsieur
Chayer relate une anecdote où un
grand-père amenait par la main son
petit-fils sur le bord du fleuve et lui
racontait que, quand il était petit, il
aimait venir voir passer les gros
bateaux mais, il devait le faire en
cachette car sa mère ne voulait pas
qu'il traverse la rue Notre-Dame. Il
soulignait que Gabriel ne pourra jamais
marcher. Il aimerait ça lui aussi amener
Gabriel sur le bord du fleuve et lui
raconter des histoires comme ça, mais il
ne vivra jamais cela. |
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Mais on vivra autre
chose, de rétorquer la grand-maman qui
nous relate un autre témoignage pour
dresser un parallèle avec ce que vient
de dire son conjoint. « Un couple
partait pour l'Italie, pays qu'il rêvait
de visiter depuis longtemps. Au lieu
d'arriver en Italie, l'avion a atterri
en Hollande. C'est beau la Hollande,
mais ce n'est pas l'Italie. Oui, ils ont
découvert des choses merveilleuses, mais
ce n'était toujours pas l'Italie… » |
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« Les mères vivent
une culpabilité profonde. Catherine,
notre fille, à 27 ans, donne naissance à
un enfant handicapé. La naissance, c'est
un événement heureux. Mais pour elle et
pour nous, c'est un deuil qui n'en
finira pas. C'est comme toute notre vie
qui est hypothéquée. C'est une question
immense à confronter »,
souligne monsieur Chayer. |
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Ce deuil, les
grands-parents le font quotidiennement.
Gabriel n'a jamais connu une nuit
complète, nous relatent ses
grands-parents. Pour donner un peu de
répit à la mère et au père, ils le
gardent quelques jours par semaine et se
partagent les nuits de garde. Par
exemple, il faut tantôt qu'ils le
tournent pour l'aider à mieux respirer,
tantôt qu'ils le mettent à plat ventre
pour que ses spasmes le dérangent moins. |
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Puis la question du
documentaire est abordée. Alors que les
parents de Gabriel étaient déchirés à
savoir s'ils devaient le garder ou le
placer, il y a eu un questionnement qui
s'est amorcé de la part du grand-père,
alors que la grand-mère constatait : «
On dirait qu'il n'y a que toi qui aime
Gabriel, qu'il y a juste toi qui sais ce
qu'il faut faire avec lui, que tu es en
fusion avec Gabriel ». |
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Au dire de monsieur
Chayer, cette déclaration fut le premier
pas vers une prise de conscience de
quelque chose de particulier qu'il
vivait avec son petit-fils. Il a
commencé à s'interroger et s'est rendu
compte que, dans sa propre enfance, il
avait eu très peur d'être abandonné, à
tort ou à raison, mais c'est ce qu'il
ressentait. Il voulait donc essayer de
régler ça. Un jour, par hasard, il
racontait tout cela à une collègue et
cette dernière lui dit : « T'as pas
pensé de faire un film avec ça? T'es un
réalisateur, non? Ce lien émotif que tu
vis avec ton petit-fils, faudrait que tu
en parles. Pourquoi ne le fais-tu pas ?
» |
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Pour monsieur
Chayer, derrière tout cela il y avait
probablement une tentative de briser la
solitude qu'on ressent quand on vit avec
un enfant handicapé et d'en parler, de
secouer les autres pour qu'ils
comprennent comment nous, nous avons
vécu cela. Les remarques des autres
étaient parfois blessantes. Les gens ne
vivaient pas la profondeur, l'intensité
qu'on avait avec Gabriel. Ils ne
saisissaient pas qu'on pouvait l'aimer
autant qu'un enfant normal, et même plus
qu'un enfant normal. Il y avait aussi le
goût de dire : «Si vous vous ouvrez les
yeux, vous allez voir c'est quoi et vous
allez arrêter de nous achaler avec vos
questions. On se sentait totalement
incompris et tanné d'être pris pour des
gens qui avaient capoté. Il nous fallait
lancer la balle dans le camp des autres.
» |
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« Avec ce film, les
gens ont vu ce que Gabriel représentait
dans notre vie. Ils ont compris et
posent moins de fausses questions; on a
maintenant la paix », de dire l'auteur.
À la première projection, rappelle
monsieur Chayer, il y avait une centaine
de parents et amis. |
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« On ne les avait
jamais vus comme ça et c'est grâce à
Gabriel. Durant la projection, il s'est
vu sur grand écran avec sa mère et il
souriait beaucoup. Il était très très
impressionné. Il a saisi que tout ce
monde-là était là pour lui. Les gens
allaient vers lui et il aimait cela »,
souligne, tout sourire, le grand-père
admiratif. Puis il ajoute : « Il était
fier et sûr de lui. Ce soir là, en
entrant à la maison, il avait un air
radieux et dégagé. » |
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La réalisation du
film a pris plus de deux ans et demi, de
la première ligne à la première
projection. Mami et Papi ont plus de
2000 photos de Gabriel et plusieurs
heures de vidéo qui leur ont servi
d'archives pour relater les étapes de sa
vie. Selon monsieur Chayer : « Ce
film-là, c'est beaucoup grâce à Huguette
s'il a vu le jour. C'est un film doux et
tendre alors qu'au début ça devait être
un film où il y avait des comptes à
régler. Ça donne une image de ce qu'est
Gabriel pour nous. Ça montre la
complicité qu'on a avec lui. Gabriel,
c'est un enfant heureux avec son
caractère, ses attitudes, son courage,
sa détermination, son goût de vivre
malgré tout. Ça le montre tel qu'il est.
» |
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Gabriel, c'est
souvent un exemple de vie souligne la
grand-maman. Les gens nous disent : «
Quand on a un gros problème, on pense à
lui puis tout d'un coup on n'en a plus
de problème. » L'épreuve des parents et
grands-parents de Gabriel a bien sûr
tout changé dans leur vie. Leurs valeurs
ne sont plus les mêmes. Ils ont appris à
distinguer l'essentiel de l'accessoire
et à se battre de façon acharnée pour
ceux qu'ils aiment. Huguette est très
fière de sa fille Catherine et parle
avec beaucoup d'admiration de la façon
dont elle prend soin de Gabriel. |
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Ce couple de
grands-parents a vraiment l'impression
d'avoir découvert ce qui est important
dans la vie. |
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Quand on leur
demande s'ils ont des conseils à donner
aux grands-parents qui pourraient vivre
une telle situation, deux constats
plut��t que des conseils viennent à
l'esprit de monsieur Chayer : |
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- 1) « La seule chance qu'ils auront de
progresser, ce sera
à travers l'amour.
- 2) Ils vont se rendre compte que, très
rapidement, ce petit être cher vient questionner
l'essentiel de notre vie et que les affaires que
l'on n'a pas réglées, il va nous obliger à les
remettre en place très rapidement. On a le choix de
changer ou pas et de mourir comme on a toujours
vécu.
»
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Quant à Huguette, elle consid��re
important de garder une attitude très critique par
rapport aux spécialistes et de prendre conscience de
leurs limites. « Ce sont les parents qui connaissent le
mieux l'enfant et c'est à eux que revient la décision de
faire ce qu'ils jugent le mieux pour son bonheur. C'est
l'amour qui donne la plus grande compétence. » |
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Sourdine tenait à souligner par
cette entrevue le témoignage exceptionnel d'amour, de
courage et de détermination de toute cette famille pour
assurer le bien-être futur de Gabriel. |
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Les personnes qui seraient
intéressées à se procurer une copie VHS ou DVD du
documentaire « Des yeux pour parler » peuvent contacter
monsieur Pierre Pilotte au (514) 527-9700 poste #238 ou
à l'adresse courriel suivante : ppilotte@vivavision.ca.
Il en existe deux versions. La première est d'une durée
de 46 minutes (version canal Vie) et l'autre d'une durée
de 52 minutes (version TFO). L'auteur recommande
fortement la version de 52 minutes qui est également
disponible à l'IRD. |
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En terminant, nous
avons demandé à monsieur Chayer quels
étaient ses futurs projets comme
réalisateur et nous avons appris qu'il
était sur le point de signer une entente
pour la réalisation d'une biographie du
docteur Camille Laurin. Il caresse
également le projet de refaire
l'histoire de Robert Latimer à travers
les yeux de sa fille. Selon monsieur
Chayer, cet homme a été jugé trop
sévèrement pour avoir (volontairement)
mis fin aux souffrances de sa fille et
pense que son geste en fut un d'amour
envers elle. |
- Sourdine # 148
septembre/octobre 2004
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