ENTREVUE AVEC MARIE-PIERRE CAOUETTE, M.O.A. ORTHOPHONISTE

 


 
 

 
Marie-Pierre Caouette

MARIE-PIERRE CAOUETTE, M.O.A. ORTHOPHONISTE

PRÉSIDENTE DE L'ORDRE DES ORTHOPHONISTES
ET DES AUDIOLOGISTES DU QUÉBEC (OOAQ)







Par Michel Nadeau
 
 

 

S. : Quels sont les dossiers chauds de l’Ordre en ce moment?

M.P.C. : Je dois d’abord vous informer que l’Ordre vient de compléter une modernisation en profondeur de l’organisation.  Elle était rendue nécessaire à la fois en raison de facteurs externes : évolution des lois et du système professionnel notamment, et de facteurs internes :  renouvellement du personnel de la permanence en raison de nombreux départs à la retraite et modernisation des ressources informationnelles afin de faire face à l’augmentation importante du nombre de membres au cours de la prochaine décennie.

Cela étant dit, la question de la collaboration interdisciplinaire est le fil conducteur de nombreux dossiers. Je pense, entre autres, au projet de loi 21 sur la santé mentale et les relations humaines, aux travaux de la Table de concertation pour la promotion de la santé auditive (dont l’ADSMQ fait partie), à la journée de colloque conjointe avec les médecins ORL et au programme de dépistage néonatal de la surdité.

 

S. : Comment va l’implantation du programme de dépistage de la surdité à la naissance?

M.P.C. : Ce dossier est sous la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Il faut donc s’adresser à eux afin d’avoir les derniers développements.

L’OOAQ a été consulté en cours de processus. D’après les informations dont nous disposons, le MSSS publiera sous peu le cadre de référence du programme. Un dépliant et un site web sont également en développement.

Il y aura quatre  phases d’implantation dont la première devrait débuter cet hiver.

Il y aura une formation spécifique à l’intention des audiologistes qui auront à travailler avec les nouveau-nés.  Une autre formation, sous la responsabilité de l’Hôpital Ste-Justine, sera destinée au personnel qui effectuera le premier dépistage.

 

S. : Comment expliquez-vous qu’il y ait si peu d’audiologistes dans les équipes de santé au travail?

M.P.C. : La profession d’audiologiste est encore toute jeune!  Elle est apparue après la deuxième guerre mondiale.  Au Canada, la première cohorte d’orthophonistes-audiologistes (six personnes seulement) a gradué  en 1958 à l’Université de Montréal.

Le programme de maîtrise en audiologie de l’Université de Montréal est toujours le seul programme au Québec.  Cependant, depuis quelques années, l’UDM a quintuplé la cohorte de sorte qu’on forme maintenant 30 étudiants par année.  À l’heure actuelle, le Québec compte 300 audiologistes au service de la population.  Toutefois, je suis fière de vous annoncer que nous doublerons ce nombre au cours de la prochaine décennie, au bénéfice de la population.  Avec un bassin suffisant pour couvrir les besoins de la population, nous souhaitons que ce soit l’occasion pour le MSSS de recruter davantage d’audiologistes et de voir leur présence accrue au sein des équipes de santé et sécurité au travail.

 

S. : Parlez-nous des initiatives de l’Ordre pour remédier à la pollution par le bruit.

M.P.C. : Avec l’industrialisation, les gens sont de plus en plus exposés au bruit, au travail mais aussi dans les loisirs. À long terme, cela a un impact  sur leur santé auditive, bien sûr, mais aussi sur leur santé physique en général (augmentation du stress et des risques de problèmes cardiaques) et même sur leur santé mentale, lorsque les problèmes de sommeil entraînent des symptômes dépressifs par exemple.

Il y a quelques années, l’OOAQ a mis sur pied un concours intitulé : « Villes et villages paisibles ».  Cette initiative visait à sensibiliser les élus aux méfaits du bruit et à la nécessité de mettre en place des règlements pour le réduire.  Nous avons constaté que ce sujet soulève les passions chez les citoyens et que les élus demeurent très prudents dans la mise en place de mesures pour encadrer le bruit.

Tout comme nous avons fait une prise de conscience par rapport aux impacts de nos comportements sur l’environnement, il faut maintenant que les gens se préoccupent davantage de la pollution par le bruit.

 

Il faut ajuster nos façons de faire et réduire davantage le bruit à la source.  Il faudrait une règlementation comme en Europe pour obliger les fabricants à respecter un niveau de sortie maximal de décibels, par exemple pour les appareils MP3.  Avec les appareils vendus au Québec, après seulement une minute d’écoute au maximum du volume, on dépasse la dose de bruit sécuritaire par 24 heures. L’audition risque de s’endommager et on note également l’apparition d’acouphènes.  Cette situation n’est pas étrangère au fait que la demande d’appareillage ne cesse d’augmenter auprès des jeunes depuis la dernière décennie.

Nous misons donc maintenant davantage sur les activités d’information et de sensibilisation chez les jeunes.  La « Journée sans bruit » dans les écoles, par exemple, est une activité de prévention à l’intention des enfants de 5e année du primaire tenue chaque année en mai dans le cadre du Mois de l’ouïe et de la communication.  Cette initiative a un rayonnement croissant d’année en année.

Nous attendons aussi impatiemment les résultats des travaux de l’Institut national de la santé publique  du Québec (INSPQ) à propos de l’établissement d’une politique nationale sur le bruit que nous réclamons depuis plusieurs années.

C’est un sujet que nous allons également apporter à la Table de concertation pour la promotion de la santé auditive pour que nous unissions nos efforts afin d’inciter le gouvernement à prendre position sur cette question.

 

S. : Lors du congrès des ORL en octobre dernier, les audiologistes furent invités à une journée consacrée à l’audition.  De quoi a-t-il été question?

M.P.C. : La journée de l’audition est une première expérience de collaboration qui visait à permettre aux médecins ORL et aux audiologistes de mieux se connaître et d’échanger.  Un des ateliers portait d’ailleurs le titre humoristique de : « Ce que les médecins et les audiologistes ne se disent pas toujours et d’autres sujets tabous ».  Ce fut l’occasion d’échanges très animés au terme desquels tous ont réclamé avec enthousiasme une suite. Des préoccupations communes ont notamment été soulevées en ce qui concerne l’amélioration à l’accès aux services des différents professionnels de la santé auditive.

Parmi les autres sujets abordés, nous avons parlé des impacts du dépistage néonatal sur la pratique des professionnels, des nouvelles technologies en implants auditifs et des acouphènes.

Nous sommes persuadés qu’en bout de piste, la population va gagner de cet arrimage.

 

S. : L’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec prépare actuellement un colloque sur la surdité professionnelle qui se tiendra les 25 et 26 mai prochain; pouvez-vous nous en parler?

M.P.C. : Nous élaborons présentement le programme et notre objectif est de créer un événement interdisciplinaire permettant de réunir différents intervenants concernés par la surdité professionnelle : des cliniciens, des chercheurs, des professionnels de différents horizons (médecins,  infirmières, ingénieurs, …) mais aussi des employeurs, des représentants syndicaux et des représentants de l’État.

Parmi les sujets que nous prévoyons aborder mentionnons : les statistiques les plus récentes sur le sujet, la prévention en milieu de travail en réduisant le bruit à la source, les nouveautés en amplification auditive et les façons d’adapter les postes de travail pour les personnes devenues sourdes ou malentendantes.

Nous voulons faire le point sur les derniers développements scientifiques et technologiques. Les audiologistes ont un rôle de leader dans ce domaine mais ne sont pas les seuls intervenants concernés.

Nous espérons que l’ADSMQ sera des nôtres!

 

S. : Quels sont les enjeux auxquels fait face la population malentendante du Québec?

M.P.C. : En ce qui concerne l’audiologie, c’est définitivement l’accessibilité aux services.  L’entonnoir est encore en audiologie et il y a une réflexion à faire sur la façon de dispenser les soins.  Comme je l’ai mentionné, nous allons doubler le nombre d’audiologistes au service de la population au cours de la prochaine décennie.  Cela est nécessaire afin de répondre aux besoins engendrés par le dépistage précoce, la détérioration prématurée de l’audition chez les jeunes, la surdité professionnelle et le vieillissement de la population.

Cependant, nous nous inquiétons de la façon dont les services en audiologie seront accessibles dans le futur. En effet, de plus en plus de finissants optent pour la pratique privée, faute d’un poste disponible au secteur public où le mythe de la pénurie est encore très présent. Il y a de la place pour le développement de la pratique privée au Québec, cependant, il faut s’assurer que les services soient également disponibles au secteur public.

 

S. : L’Ordre a déposé récemment, au nom de la Table de concertation pour la promotion de la santé auditive, une demande d’évaluation d’un projet pour le plan triennal d’activités 2012-2015 de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS).  En quoi consiste ce projet?

M.P.C. : La table de concertation pour la promotion de la santé auditive est née de la volonté des professionnels en santé auditive et des associations d’usagers d’unir leurs efforts pour prévenir les problèmes auditifs et améliorer la qualité de vie des personnes vivant avec une surdité.

Nous réunissons de l’expertise clinique et du vécu, mais nous avons senti le besoin d’appuyer nos travaux sur des données scientifiques probantes.

La mission de l’INESSS est de promouvoir l’excellence clinique et l’utilisation efficace des ressources dans le secteur de la santé et des services sociaux.

Le projet soumis consiste donc à identifier les meilleures pratiques concernant l’attribution des aides auditives et des aides de suppléance à l’audition et l’impact réel de l’appareillage binaural sur la réussite scolaire, l’employabilité, le maintien sécuritaire à domicile et l’intégration sociale  des personnes de tout âge vivant avec une surdité au Québec.  Nous avons besoin d’appuyer nos revendications sur des données statistiques québécoises.

Nous attendons impatiemment la réponse qui devrait nous parvenir à l’hiver 2012. 

 

 

 S. : Qui sont les principaux acteurs touchés par cette problématique et qui bénéficieraient directement des connaissances produites par cette étude?

M.P.C. : La population en général et les personnes malentendantes en particulier.  Tous les groupes d’âges sont concernés que ce soit dans les écoles, dans les  milieux du travail et pour le maintien sécuritaire à domicile.

 

S. : Quel sera le rôle de l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec si le projet est adopté par l’INESSS?

M.P.C. : L’Ordre sera un pivot, un facilitateur, mais il s’agit d’une démarche conjointe avec les autres membres de la Table de concertation qui comprend les ordres professionnels et les associations d’usagers.

Nous jouerons un rôle proactif dans l’implantation des recommandations qui en découleront et tisserons les alliances nécessaires avec les autres organismes concernés par la problématique ou parties prenantes aux décisions à venir.

S. : Sourdine tient à remercier madame Caouette pour cette entrevue et nous vous tiendrons au courant de la décision de l’INESSS.
 
Sourdine # 192 janvier - février  2012