|

|
|
|
par Michel
Nadeau
|
|
|
|
|
Sourdine a rencontré
pour vous Marguerite
Blais, une grande
communicatrice qui
s'intéresse depuis
plusieurs années à
la communauté
sourde. Elle vient
de publier un livre
qui s'intitule «
Quand les Sourds
nous font signe :
histoires de sourds
», aux Éditions Le
Dauphin blanc.
|
|
|
|
Quand on demande à
Marguerite pourquoi
elle s'intéresse au
monde des sourds,
elle nous répond
tout de go : « Parce
que le monde des
sourds/Sourds est un
monde fascinant: la
surdité est
directement liée à
la communication. De
plus, on ignore ce
handicap invisible
et la société�� n'est
pas conçue pour les
personnes sourdes.
Par exemple, dans un
édifice à bureaux où
il faut téléphoner
pour avoir accès à
la porte, on oublie
que la personne
sourde n'entend pas!
Si votre appareil de
télévision a été
acheté avant 1994,
il n'est pas muni
d'un décodeur, donc
pas de sous-titrage
possible. En
principe, on devrait
communiquer plus
facilement puisqu'on
vit à l'ère des
communications. » |
|
|
|
|
Marguerite trouve
que les
sourds/Sourds sont
très isolés dans la
société et cela
l'interpelle. Elle
est, entre autres,
fascinée par les
sourds gestuels. «
Leur communication
passe par le regard,
l'émotion. Le jeu
des mains est
expressif, à l'image
d'un ballet, d'une
danse, et amalgamé
au regard c'est très
harmonieux. Dans le
monde des Sourds, tu
es obligé de
regarder la
personne, d'écouter
par le regard ;
c'est une manière
totalement
différente de
communiquer. Lorsque
tu regardes
quelqu'un dans les
yeux en signant,
c'est sans doute
plus difficile de
mentir. »
|
|
|
Comme Marguerite
s'intéresse à la
communication depuis
longtemps, il n'est
donc pas surprenant
de la voir écrire. A
la suite de sa
maîtrise en
communication, elle
a entrepris son
doctorat. Alors
qu'elle travaillait
sur sa thèse, elle a
commencé à résumer
des histoires de
sourds/Sourds pour
démontrer qu'il y
avait des modèles de
réussite dans le
monde des sourds.
Elle les a fait
circuler auprès des
personnes
directement liées à
ces histoires et
elles ont beaucoup
aimé leur texte.
C'est alors que lui
est venue l'idée de
laisser la parole
aux sourds/Sourds
pour mieux les faire
connaître. Il n'y a
pas beaucoup de
sourds connus sur la
scène publique, à
part peut-être un
député et quelques
artistes, devenus
sourds au fil des
ans.
|
On cache encore la
surdité, dénote
Marguerite. « C'est
tabou, on a peur
d'en parler au
bureau à cause du
danger d'être
congédié. » Elle a
écrit ce livre pour
démontrer que les
sourds/Sourds sont
capables et peuvent
fonctionner dans le
système. Ça s'est
fait vite! Elle a
commencé sa
rédaction en janvier
dernier et l'a
terminée à l'été.
Elle a la plume
facile.
Depuis 1995,
Marguerite écrit
beaucoup à cause de
ses études. Elle
n'est pourtant pas
théorique du tout.
Elle aime plutôt
conter des histoires
et elle a trouvé
l'expérience
d'écriture assez
facile. Elle s'est
volontairement
limitée à certaines
histoires parce
qu'elle était
impatiente de sortir
son livre
rapidement.
|
|
|
|
Dans l'observation
qu'elle fait de la
surdité, Marguerite
voit énormément de
différences entre le
comportement des
sourds gestuels
versus les devenus
sourds et les
malentendants. « La
différence entre
gestuels et
oralistes, c'est
comme le jour et la
nuit. Les gestuels
sont souvent très
politisés et
socialement engagés.
Ils ne se perçoivent
pas comme des
personnes
handicapées. Ils
possèdent leur
langue et leur
culture propres. Ils
en veulent beaucoup
aux entendants de
vouloir les rendre
semblables à leur
image. Les Sourds
veulent qu'on les
laisse vivre leur
vie selon leurs
principes et leurs
valeurs dans leur
communauté. »
Marguerite déplore
que les sourds, en
général, n'aient pas
assez accès à la vie
culturelle. « Il
devrait exister des
moyens de
communication tels
que le sous-titrage
et l'interprétariat
pour le théâtre, les
spectacles et le
cinéma. » |
|
|
Pour les devenus
sourds, elle voit
les choses
différemment. « Ces
personnes ont perdu
un sens important.
Elles sont
handicapées. Elles
doivent faire le
deuil de l'ouïe et
refaçonner leur vie.
Elles sont souvent
confrontées à un
problème d'identité
car pour les
entendants, elles
sont sourdes, mais
pour les Sourds,
elles ne sont pas de
vraies personnes
sourdes.»
Quant aux
malentendants, elle
les associe
davantage aux
personnes qui
perdent l'ouïe au
fil des ans et moins
aux sourds qui sont
éduqués par la
parole, même si dans
la société, les
sourds oralistes
sont étiquetés comme
des malentendants
ayant été acculturés
à la culture
entendante. |
|
|
|
On parle ensuite de
la LSQ (langue des
signes québécoise).
Alors qu'en Ontario
la LSQ est reconnue
depuis 10 ans, au
Québec on tarde
encore à la
reconnaître.
Marguerite pense que
la surdité fait
peur. « On oublie
que la personne est
sourde parce qu'elle
s'exprime oralement.
Les gens sont
souvent étonnés de
voir qu'un sourd
peut parler et ils
oublient sa
condition de sourd.
Le politique est
tellement concerné
par sa propre
minorité culturelle
qu'il oublie de
reconnaître les
besoins des
sourds/Sourds. Si on
légiférait en
matière de
reconnaissance de la
LSQ, il y aurait
moins de résistance
de la part des
parents entendants
face à
l'apprentissage
d'une langue qui ne
leur est pas
familière et le
vocabulaire de la
LSQ se développerait
plus rapidement et
s'enrichirait.
L'écriture
s'accompagne
invariablement de la
lecture, c'est ce
qui fait qu'une
personne n'est plus
analphabète et
qu'elle peut
fonctionner plus
aisément dans la
société. »
|
|
|
Marguerite voit la
LSQ comme étant une
langue qui
appartient à toutes
les personnes qui
veulent l'apprendre.
Elle appartient aux
Sourds mais aussi
aux entendants qui
s'en servent à tous
les jours dans leur
vie, à la maison ou
au travail. Elle se
démarque en ce sens
de certains gestuels
qui veulent se
l'approprier en
exclusivité. « La
LSQ est la langue de
toute personne qui a
envie de l'apprendre
et de la défendre. »
Par analogie,
Marguerite fait
référence aux
émigrants qui
arrivent chez nous
et qui décident
d'apprendre le
français, cette
langue qui devient
aussi la leur. Elle
mentionne, entre
autres, que François
Cheng, un Chinois
d'origine qui a
remporté de nombreux
prix, a écrit un
texte des plus
poétiques en
français dans un
livre intitulé, «
L'éternité n'est pas
de trop ». Elle
déplore que l'on
soit divisé. « On
est un drôle de
peuple, on se divise
constamment. On se
sépare, on ne se
sépare pas… »
|
|
|
|
Sur la question de
l'enseignement de la
LSQ, Marguerite
souligne que
l'expérience pilote
à l'école Gadbois
est très positive et
elle espère que le
gouvernement va
aller de l'avant
avec la
reconnaissance de la
LSQ. « Il faut faire
plus de lobby et
arriver avec des
arguments de taille.
Il faut également
qu'il y ait plus
d'unicité au sein de
la communauté
sourde.
Unissez-vous, les
750 000
sourds/Sourds,
ralliez aussi les
entendants à votre
cause, la LSQ
appartient à toutes
les personnes qui
l'aiment et la
pratiquent. »
|
|
|
|
Marguerite espère
que la jeune
génération apprendra
à se respecter. «
Elle est plus
ouverte et
instruite. On voit
maintenant des
journalistes, des
professeurs, des
sourds/Sourds qui
deviennent des
modèles pour les
enfants sourds.
Cette situation est
récente. Auparavant,
il fallait qu'ils
s'expatrient aux
États-Unis pour
étudier. Maintenant
on les voit au cégep
du Vieux-Montréal et
à l'UQÀM. J'espère
qu'ils auront
l'intelligence de
cœur de s'unir
plutôt que de se
diviser. » |
|
|
Marguerite ne fait
pas que donner des conseils, elle s'implique aussi ! Elle
fut active pendant deux ans à la Maison des femmes sourdes.
Plus récemment, elle a
été invitée à siéger
au conseil
d'administration de
la Fondation de la
surdité du Québec.
Les réunions sont
parfois houleuses,
car ce petit bout de
femme n'a pas froid
aux yeux. Elle dit
ce qu'elle pense,
elle pose des
questions, elle
argumente. «
Beaucoup de gens
critiquent cette
fondation, alors
j'ai décidé d'aller
voir de l'intérieur.
Il s'y fait
beaucoup de bonnes
choses. Elle a,
entre autres,
contribué pour 100
000 $ au Congrès
mondial des Sourds
qui s'est tenu à
Montréal en juillet
dernier. »
Marguerite
est également membre
du Centre québécois
de la déficience
auditive (CQDA). Marguerite
était présente au
Congrès mondial des
Sourds. Elle a vécu
des moments magiques
et extraordinaires.
Elle trouve triste
que plusieurs
leaders sourds
manquaient à
l'appel, car pour
elle un leader sourd
c'est d'abord
quelqu'un qui
s'implique. |
|
|
Ceci nous amène à
parler du travail de
Marguerite. En 1996,
quand Pierre Bourque
est devenu maire de
Montréal, il a
décidé de ne pas
toucher à son
salaire et l'a
embauchée pour
démarrer un
organisme sans but
lucratif dans lequel
fut déposé son
salaire. Au fil des
ans, Marguerite a
organisé des
campagnes de
financement et des
activités bénéfice
qui ont permis de
démarrer 355 projets
avec des jeunes de
18 à 35 ans à faible
revenu. À ce jour,
c'est 2,5 millions
de $ qui ont été
versés à ces jeunes
entrepreneurs ou
artistes depuis le
lancement de la
Fondation du maire
de Montréal pour la
jeunesse. |
|
|
À travers tout cela,
Marguerite poursuit
son doctorat en
communication ! Pour
elle, c'est un rêve,
un travail pour soi
de persévérance,
cent fois sur le
métier… de
méditation. « C'est
un hobby fantastique
et fascinant qui
garde les méninges
en alerte. » Elle le
fait pour devenir
une meilleure
personne dans la
vie, par rapport à
l'analyse et au
jugement. « On ne
prend pas le temps
de regarder les
êtres humains
au-delà des
apparences, du
visage, de la
couleur de la peau.
» |
|
|
|
|
En dehors du monde
de la surdité,
Marguerite a aussi
sa famille. Elle a
adopté trois
enfants, un
Guatémaltèque et
deux Péruviens, qui
l'ont transformée.
Elle est aussi
grand-mère depuis
peu. « Dans la vie
on fait ce qu'on
peut avec nos
enfants et non ce
qu'on veut. » Sa
fille Cécilia a 24
ans. « Si j'avais
voulu mettre une
fille au monde, je
n'aurais pas pu la
réussir mieux. Elle
est remplie de
sagesse. C'est une
vieille âme. » Ses
deux fils, Carlos et
Francesco, sont
également dans la
vingtaine. Carlos,
son petit diable,
s'est spécialisé en
cuisine, mais fait
mille et un boulots,
alors que Francesco
mijote dans
l'imprimerie. Quant
à son mari, il est
directeur musical à
CITÉ Rock Détente,
un poste de radio. |
|
|
Quand on demande à
notre dynamique personnalité comment elle fait pour
concilier travail, études et vie familiale, elle nous répond
qu'elle a un tempérament hyper-actif et un mari qui
l'appuie. Il fait toutes les courses! |
|
|
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
En terminant, nous
venons d'apprendre
que Marguerite a été
nommée, par le
Conseil des
ministres,
présidente du
Conseil de la
famille et de
l'enfance. Elle
entre en fonction le
15 décembre à
Québec. Elle sera
les oreilles des
familles québécoises
et deviendra le
passeur de messages
auprès des instances
gouvernementales.
Nous lui souhaitons
beaucoup de succès
au sein de ses
nouvelles fonctions
en espérant qu'elle
n'oubliera pas nos
enfants sourds…
- Sourdine #
144
janvier/février
2004
|
|
|