Louis Beaulieu
 

 

PDG DE L'ORDRE DES ORTHOPHONISTES ET DES AUDIOLOGISTES DU QUÉBEC



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    par Michel Nadeau
     
    Sourdine a rencontré, pour vous, monsieur Louis Beaulieu, président et directeur général de l'Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec.
    D'entrée de jeu, il nous explique ce que c'est : l'Ordre est un organisme qui a pour mission d'assurer la protection du public. C'est son rôle principal et il est défini par une loi, le Code des professions, qui nous protège quand on a à consulter un professionnel. Les orthophonistes et audiologistes travaillent donc dans l'intérêt du public à travers les systèmes d'éducation et de santé pour que les politiques mises en place aient un impact positif sur les troubles de communication et d'audition des personnes atteintes et de leur entourage.
     
    Les audiologistes exercent également en bureau privé.
     
    L'Ordre fêtera, en août, ses 50 ans d'existence. Il regroupe actuellement 1540 professionnels, soit 1300 orthophonistes et 240 audiologistes qui travaillent auprès des enfants et des adultes et apportent également du support aux proches pour les aider à composer avec les difficultés que ces troubles entraînent.
     
    Il y a présentement une pénurie d'orthophonistes et d'audiologistes. Elle est toutefois plus prononcée chez les orthophonistes. « Chez les audiologistes, si on regarde la situation en fonction des besoins, il y a beaucoup de personnes qui n'ont pas accès aux services d'un audiologiste, surtout chez les adultes », nous dit monsieur Beaulieu. On a donc décidé en 1999 d'augmenter le nombre d'étudiants en audiologie à l'Université de Montréal, de 7-8 à 20 par année. On prévoit que la pénurie sera résorbée d'ici quelques années. Dans 12 ans, le nombre d'audiologistes aura donc doublé.
     
    Nous soulignons l'absence d'audiologistes en milieu scolaire et monsieur Beaulieu le déplore également. « Aux États-Unis, on compte 1 audiologiste par 12 000 élèves. Ici, en proportion, ça prendrait 100 audiologistes pour les quelque 1 200 000 élèves du primaire et du secondaire. Il y aurait des avantages évidents pour l'enfant et le professeur. Malheureusement, même si 50 % des maladies professionnelles sont associées aux troubles de voix et d'audition, il n'y a pas 50 % des fonds qui y sont alloués », nous rapporte celui-ci. Dans la tête des décideurs, on n'accorde pas la même importance aux problèmes de voix et d'audition qu'aux problèmes de dos par exemple, selon monsieur Beaulieu. À preuve, alors qu'on a constaté une croissance de 8 à 10 % des besoins en audiologie au cours des 15 dernières années, le gouvernement évalue à seulement 3 % la croissance des besoins (1,8 % est lié au vieillissement de la population et 1,2 % aux autres besoins) au cours des 20 prochaines années. « Pour le gouvernement, ce n'est pas recevable d'aller plus haut que leur taux prévu », nous dit monsieur Beaulieu.
     
    L'Ordre est très préoccupé par la santé auditive et la santé en général. « On sait que le bruit a des effets sur l'audition mais aussi sur la santé cardiaque et le taux de stress. Il y a très peu de choses qui se font sur le bruit si ce n'est qu'en milieu de travail et encore là on a déjà été pas mal plus actif au Québec qu'on l'est maintenant », rappelle monsieur Beaulieu. Il faut faire de la sensibilisation. Les gens s'habituent au bruit et pensent qu'on ne peut pas faire grand-chose pour l'éliminer. Par analogie, on peut penser à la pollution de l'air, notamment par des odeurs nauséabondes. Les gens en ont pris conscience et ont décidé d'agir. Pour le bruit, on n'a pas encore fait cette conscientisation. On commence toutefois à se réveiller et le recours collectif contre les municipalités des Laurentides polluées par le bruit des motoneiges, par exemple, est un pas dans la bonne direction.
     
    Selon monsieur Beaulieu, c'est par la pression plus grande des citoyens qu'on pourra arriver à faire bouger les choses. La solution réside dans le contrôle à la source. Même s'il est impossible d'éliminer complètement toute forme de bruit, il est possible de faire des choix éclairés et déterminer où l'on va concentrer les efforts pour réduire le bruit à la source. Il y a évidemment la variable économique à considérer. L'Organisation mondiale de la santé a fait beaucoup d'études à cet effet et la Communauté économique européenne a pris des mesures. Ici, monsieur Raymond Hétu, audiologiste, s'est beaucoup préoccupé des effets du bruit sur la santé, mais depuis son décès survenu il y a une dizaine d'années et malgré des actions réalisées par plusieurs audiologistes, les choses n'ont malheureusement pas beaucoup avancé depuis. La question demeure toutefois préoccupante quand on considère que les jeunes de 20 ans entendent comme des adultes de 30 ans. « On dirait que pour les jeunes, il y a un défi dans le bruit; on veut provoquer », note monsieur Beaulieu.
     
    On constate qu'il y a une relation probante entre les effets du bruit et la santé cardiovasculaire. « Ça nous donne des outils pour convaincre le politique », poursuit le PDG. À titre d'exemple, la ville de St-Lambert (sur la Rive-Sud de Montréal) a adopté un règlement municipal qui interdit aux résidants d'utiliser des appareils produisant des bruits importants le dimanche, tels ceux produits par leur tondeuse à gazon, permettant ainsi un « congé de bruit », une journée par semaine.
    On parle ensuite des moyens de sensibilisation au bruit et monsieur Beaulieu mentionne qu'il faut travailler avec les jeunes. Cette année, l'Ordre va parler des effets du bruit sur la santé. Il faut apprendre les effets d'un bruit fort. Il faut faire connaître que la progression de 20 à 50 décibels n'est pas un son deux fois et demi plus fort mais bien 1000 fois plus fort parce que la progression est logarithmique plutôt que linéaire. Pour les gens, ça reste quelque chose de relativement abstrait quand on essaie d'en parler de façon scientifique. Pour rendre les choses plus concrètes, l'Ordre travaille présentement à l'organisation d'une journée sans bruit dans deux écoles. Il va y avoir du matériel pédagogique distribué aux élèves avec des exemples concrets des effets du bruit.
     
    Chez les adultes il faut faire de la sensibilisation par la voie des médias écrits et électroniques. L'Ordre essaie d'intéresser le magazine L'Actualité à faire un reportage sur le bruit de même que les responsables des émissions Enjeux et Découverte.
     
    Du côté dépistage, l'Ordre déplore qu'il n'y ait pas encore de programme de dépistage pour les nouveau-nés au Québec. « Alors qu'en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Alberta c'est en marche, ici on n'a toujours pas mis en place de tels programmes, entre autres parce qu'on ne pense pas être capable d'offrir les services sous-jacents. On évalue à environ 10 millions de dollars par année les sommes nécessaires à l'instauration et au fonctionnement d'un programme de dépistage universel », souligne monsieur Beaulieu. Heureusement, certaines régions ont décidé de mettre en place des protocoles, notamment en Estrie et aux Îles-de-la-Madeleine. On dénote une déficience auditive à la naissance chez 8 à 12 enfants sur 1000 au Québec et 1 enfant sur 10 présentera des problèmes auditifs, de la période allant de sa naissance à la fin de l'adolescence. Si on faisait passer le test au moment de la naissance, il y aurait moins de suivi à faire dans les écoles et de bien meilleures chances de succès pour les enfants. Il faut toutefois continuer à pousser pour qu'il y ait des programmes de prévention dans les écoles. La réforme pédagogique risque d'entraîner des difficultés encore plus grandes pour les enfants sourds et malentendants étant donné qu'on va accentuer l'interaction entre les élèves comme moyen d'apprentissage de la communication. Comme l'élève passe au moins 45 % de son temps à l'école en situation d'écoute, les enfants qui ont de la difficulté avec cette variable sont donc très défavorisés.
     
     
    Quand on regarde la situation au niveau de la surdité industrielle, on constate qu'il y a 400 000 travailleurs et travailleuses qui sont touchés au Québec. Il n'y a malheureusement pas de statistiques récentes permettant de vérifier l'évolution de la situation. Est-ce que, par exemple, le fait qu'il y a de moins en moins de personnes qui travaillent dans les secteurs manufacturiers et de plus en plus dans le domaine des services où il y a moins de bruit que dans une usine, va faire diminuer la surdité industrielle professionnelle? Pas nécessairement, nous dit monsieur Beaulieu, car la surdité professionnelle est un concept qui dépasse largement le seul milieu de travail. À titre d'exemple, il existe des risques réels et potentiels associés à l'appareillage auditif. Des préjudices permanents peuvent être portés à l'audition lorsque le niveau d'amplification du signal sonore reçu au tympan est de 130 dB SPL ou plus. Il existe aussi des risques d'aggravation de la déficience auditive associés à la suramplification chez les usagers d'aides auditives. L'audiologiste, de par ses compétence et ses activités professionnelles, est particulièrement bien habilité pour assurer la gestion des risques associés à ce type de problème en particulier, par ses capacités à gérer le processus de l'évaluation initiale jusqu'au suivi post-appareillage. Les jeunes qui vont dans les discothèques et écoutent leur musique à des niveaux d'amplification trop élevés s'exposent à des problèmes d'audition potentiels.
    Monsieur Beaulieu nous fait remarquer que, par exemple, dans l'auto on a tendance à augmenter le volume de la radio à la fin de la journée. Ainsi, le matin lorsqu'on est reposé, le volume de la radio nous apparaît trop fort. Si on augmente le volume en fin de journée, c'est parce qu’on est fatigué et que l'on entend moins bien (car une certaine fatigue auditive s'est installée au cours de la journée). Donc tout ça pour dire que dans les prochaines années on risque fort de se retrouver avec un plus grand nombre de personnes atteintes de surdité professionnelle ou autre.
     
    Quand on regarde maintenant ce qui se passe ailleurs, on constate qu'en Europe par exemple, le niveau de préoccupation face au bruit est beaucoup plus élevé qu'ici. En effet, depuis 1992, le Conseil de l'Europe décerne un prix pour la réduction du bruit en industrie. « Est-ce que c'est parce qu'ils sont plus nombreux qu'ici et ont moins d'espace qu'ils sont plus sensibilisés à cette problématique? », s'interroge monsieur Beaulieu. Dans tous les cas, ils posent des gestes.
    Par contre, aux États-Unis, la problématique du bruit semble assez loin de leurs préoccupations. Au Québec, monsieur Beaulieu se dit heureux de l'initiative de l'Institut national de la santé publique qui a organisé une journée thématique des effets du bruit sur la santé, en décembre 2004. Cela démontre qu'il y a maintenant une volonté de se pencher plus sérieusement sur la question. Il espère qu'on décidera d'en faire une priorité et que cet événement deviendra un rendez-vous annuel.
     
    En terminant, monsieur Beaulieu tient à souligner que, pour l'Ordre, le dépistage de la surdité à la naissance et l'assurance des services aux personnes qui ont une déficience auditive constituent deux dossiers chauds sur lesquels il consacre beaucoup d'énergie. Il faut que la population ait accès à la gamme COMPLÈTE des services. Avoir une prothèse c'est bien, mais il faut aussi apprendre à vivre avec cette aide à l'audition et la gérer. Il faut pouvoir tenir compte des besoins du patient et lui donner également d'autres moyens pour l'aider à vivre avec sa déficience.
     
    Comme vous pouvez le constater, nous pouvons nous compter chanceux d'avoir des personnes comme monsieur Beaulieu qui, sans que vous le sachiez, travaille dans l'ombre avec conviction à l'amélioration de votre qualité de vie.
     
    Au nom de tous ses membres, l'ADSMQ salue l'excellent travail de l'Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec et lui souhaite un excellent 50e anniversaire.
     
     
    Sourdine 152 mai/juin 2005
     
     


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