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Parlez-nous de votre carrière de professeur
d’audiologie. |
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Durant mon bac en psychologie, j’ai suivi un cours sur
l’audition et la déficience auditive que j’ai trouvé super intéressant ce
qui m’a, par la suite, motivé à compléter une maîtrise en audiologie à
l’Université McGill. J’ai ensuite fait un doctorat à St-Louis aux États-Unis
et j’y suis resté cinq années. |
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Mon directeur de thèse s’intéressait à la lecture
labiale et comme j’étais moi-même intéressé par cet aspect de la
réadaptation, c’est ainsi que j’ai commencé à réaliser des travaux de
recherche dans ce domaine. Je me questionnais à savoir : qu’est-ce qui fait
que les personnes avec une déficience auditive ont de la difficulté à
comprendre la parole? Qu’est-ce que l’on pourrait faire pour améliorer leur
capacité de comprendre le signal de la parole ? |
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La lecture labiale est un outil intéressant auquel je
me suis intéressé, mais il y aussi tout l’aspect psycho-social qu’il faut
prendre en compte. Le volet intervention : traitements, programmes de
réadaptation est aussi très important. C’est ainsi qu’au début des années
80, j’ai travaillé trois ans à l’Institut Raymond-Dewar (IRD). Par la suite,
j’ai enseigné et fait de la recherche pendant sept ans à l’Université
Western Ontario, à London, Ontario. En 1993, je suis revenu au Québec comme
professeur à l’École d’orthophonie et d’audiologie. Par la suite, j’ai été à
la direction de l’École pendant huit ans (1997- 2005). Durant cette période,
une partie importante de mon temps a été vouée à des activités plutôt
administratives. Depuis trois ans, je me concentre à nouveau sur
l’enseignement et la recherche. Depuis 2005, en plus de mon poste de
professeur, je suis chercheur au centre de recherche de l’Institut
universitaire de gériatrie de Montréal. |
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Quel est le profil des personnes qui s’inscrivent en
audiologie? |
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En général ce sont des gens qui s’intéressent à la
santé. Pour certains, c’est la dimension scientifique et médicale qui les
attire. D’autres sont attirés par le volet technologique. Enfin, il y a un
autre groupe qui a un faible pour les dimensions de l'audiologie qui portent
sur la relation d’aide et qui veut se diriger en réadaptation pour aider les
personnes vivant des difficultés associées à leur déficience auditive. En
général, les étudiants connaissent peu l’audiologie. Au cégep, c’est souvent
l’orienteur qui leur ouvre les yeux sur ce domaine et, à la suite de
recherches sur Internet, ils s’y inscrivent. |
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Que font-elles, pour la plupart, après l’obtention de
leur diplôme? |
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Historiquement, on les retrouvait surtout dans le
milieu hospitalier. Depuis 20-25 ans, on en voit beaucoup dans les centres
de réadaptation. Plus récemment, l’apparition des cliniques privées en
attire également. Enfin, certains manufacturiers de prothèses auditives ont
des audiologistes dans leur rang. |
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Contrairement au reste du Canada et des États-Unis, au
Québec, les audiologistes ne sont pas directement impliqués dans la vente
des prothèses auditives. Le Québec est unique dans son mode de
fonctionnement en ce sens qu’il n’y a pas de centres de réadaptation
subventionnés par l’état ailleurs qu’ici. Dans les autres provinces et aux
États-Unis, les audiologistes font l’appareillage mais habituellement ça
s'arrête là, ils ne font pas ou ils font peu de réadaptation. À ma
connaissance, les seules exceptions à cette situation sont les services
offerts aux vétérans de l'armée américaine et les services dispensés par un
centre situé en Grande-Bretagne (LINK Centre for Deafened People).
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Au Québec, les personnes vivant des difficultés à cause
d’une déficience auditive bénéficient donc d’un type de services assez
exceptionnel du fait que notre conception de la réadaptation est beaucoup
plus globale que partout ailleurs en Amérique et même dans la plupart des
pays d’Europe. De plus, il faut ajouter que partout au Canada, mais
particulièrement au Québec, les audiologistes (les professionnels de la
santé auditive) sont très bien formés et généralement très compétents dans
le domaine de la réadaptation. |
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Combien manque-t-on d’audiologistes au Québec? |
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Au début des années 2000, il y avait un manque
important d’audiologistes au Québec. Depuis ce temps, l’École d’audiologie
est passée de 5-6 étudiants par année à 30 maintenant. C’est donc dire que
le fossé se comble de plus en plus. Bien sûr, comme dans bien d’autres
professions, il manque encore des audiologistes, surtout en région. À ma
connaissance, le point de saturation d’audiologistes n’est pas encore
atteint. D’une part, il y a toujours des postes à combler, surtout en
région. D’autre part, il y a certaines sphères d’activités professionnelles
qui pourraient être comblées par des audiologistes mais elles ne le sont
pas. |
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Par exemple, un secteur peu exploré par la profession,
à savoir la sensibilisation et le service à domicile pour les aides
techniques, aurait besoin d’être développé davantage. Ou encore, malgré le
fait que la majorité des élèves ayant une déficience auditive sont intégrés
dans des salles de classes dites régulières, et malgré le fait qu’il y a une
pénurie importante d’orthophonistes dans le milieu scolaire, actuellement il
y a très peu (seulement 2 ou 3 pour l’ensemble du Québec) d’audiologistes
embauchés par les commissions scolaires. En milieu scolaire, les
audiologistes pourraient pallier en partie la pénurie d’orthophonistes en
offrant certains services d’adaptation et de réadaptation aux élèves qui ont
une surdité. Ils ont les connaissances et les compétences pour le faire.
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Que fait-on pour réduire la pénurie d’audiologistes?
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D’une part, on augmente le nombre de personnes formées.
Il y a actuellement environ 300 audiologistes au Québec. D’autre part, on
est de loin la plus importante école d’audiologie au Canada. Il y a cinq
programmes d’audiologie au pays qui sont offerts dans les villes suivantes :
Halifax, Montréal, Ottawa, London et Vancouver. |
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Sans vouloir prêcher pour ma paroisse, je puis vous
dire que nous formons d’excellents étudiants et étudiantes à Montréal. Ces
personnes sont allumées, motivées et très compétentes. |
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Bien sûr, il faudrait faire plus de promotion dans les
écoles secondaires et les cégeps pour attirer davantage de jeunes vers
l’audiologie. Nous comptons également sur des organismes comme le vôtre pour
faire valoir les besoins non comblés de la profession. |
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Vous faites également de la recherche; parlez-nous de
vos travaux. |
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Je vais vous parler de quelques-uns des projets qui me
préoccupent actuellement. Nous tentons de mesurer l’effort que ça prend pour
comprendre la parole. En audiologie, on est surtout habitué à mesurer la
performance. Par exemple, on établit, en pourcentage, la proportion des mots
qu’on peut répéter correctement. |
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Dans notre recherche, nous travaillons sur comment on
fait pour mesurer l’effort. On observe, par exemple, que pour des personnes
francophones ayant une audition normale, écouter une conférence en anglais
peut exiger plus d’effort que si elle était en français. On souhaite mesurer
si les personnes qui ont une déficience auditive, ou les personnes aînées
qui ont une audition quasi-normale (du moins selon leur audiogramme),
doivent exercer plus d’effort (se concentrer davantage) pour comprendre
leurs interlocuteurs. |
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Différentes techniques ont été développées pour mesurer
le degré d’effort nécessaire pour bien comprendre. On sait que la lecture
labiale facilite considérablement la compréhension de la parole. On sait
aussi que même pour les personnes entendantes, il est plus difficile de
comprendre une personne qui parle vite. Le bruit est probablement le facteur
le plus important qui fait fluctuer le niveau d’effort requis pour bien
comprendre. |
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Le jour où les manufacturiers de prothèse auront trouvé
une solution pour séparer complètement le bruit de la parole, l’efficacité
des prothèses auditives sera augmentée de façon considérable. |
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Un autre projet super intéressant sur lequel j’ai
travaillé est le système AudiSee, développé par un couple
d’ingénieur/informaticien de Boucherville dont l’enfant a une déficience
auditive. Il s’agit d’une aide technique utilisée en classe par les enfants
malentendants. Le système AudiSee permet aux élèves de voir constamment, sur
un écran miniature, le visage du professeur grâce à une micro caméra placée
devant ce dernier. Avec cette aide l’enfant peut lire sur les lèvres du
professeur en tout temps, même si celui-ci écrit au tableau ou est en
arrière de la classe. |
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Les résultats de nos recherches ont démontré que les
élèves qui utilisaient le système AudiSee comprenaient plus facilement et
étaient moins épuisés ou fatigués à la fin de la journée. Ces constatations
m’ont amené à pousser plus loin mes recherches sur la mesure de l’effort.
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Actuellement, nous effectuons une série d’expériences
avec des personnes adultes et aînées ayant une déficience auditive. Nos
recherches démontrent que le niveau d’effort nécessaire pour comprendre la
parole est moindre lorsque les personnes ont accès à la lecture labiale. Les
résultats démontrent également qu’avec la lecture labiale, on améliore la
performance en ce sens qu’on comprend plus de choses et plus longtemps parce
qu’on est moins épuisé. Quand on fait de la lecture labiale c’est comme si
on réussissait à réduire le bruit de moitié. Si on réussissait à fabriquer
une prothèse auditive qui réduirait le bruit de 10 dB, on augmenterait la
compréhension d’autant plus et ça constituerait un progrès technologique
remarquable. |
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Un autre de mes projets consiste à comprendre qu’est-ce
qui fait que certaines personnes sont super bonnes en lecture labiale et que
d’autres ne le sont pas du tout. On ne connaît pas les facteurs qui font en
sorte qu’une personne est meilleure qu’une autre pour lire sur les lèvres
après avoir suivi le même cours de lecture labiale. |
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Certains de nos travaux en laboratoire cherchent à
identifier ce qu’on peut faire pour entraîner les personnes ayant une
déficience auditive à être de meilleurs labiolecteurs. Entre autres, il faut
d’abord que ces personnes acceptent leur état et demandent à la personne qui
lui parle de mieux articuler, de parler clairement et de parler moins vite
si nécessaire. Mais comme beaucoup de personnes ayant une déficience
auditive ne veulent pas dévoiler leur handicap, cela crée évidemment de la
frustration et les amène à s’isoler. Au lieu d’agir ainsi, la personne
malentendante pourrait rendre la personne entendante meilleur locuteur et
augmenter de 15 à 30% son niveau de compréhension. |
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Le stigmate relié à la déficience auditive est un
phénomène qui mérite d’être mieux compris. Par exemple, en milieu de
travail, les enjeux sont importants et peuvent influer sur les promotions à
venir et même entraîner le risque de perte d’emploi. Quels facteurs amènent
la personne à cacher ou dévoiler sa déficience auditive? Les motivations, le
raisonnement, le profil personnel et le type de personnalité de ces
personnes restent donc à décrire et comprendre. Nous espérons que les
résultats des recherches dans ce domaine de la réadaptation mèneront à
l’élaboration de meilleurs services de réadaptation pour les adultes ayant
une déficience auditive qui sont actifs sur le marché du travail.
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Pouvez-vous nous expliquer la différence entre le LIP
reading (lecture labiale) et le SPEECH reading (langage facial)?
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La lecture labiale consiste essentiellement à lire sur
les lèvres alors que le speech reading qui n’a pas réellement d’équivalent
en français consiste à faire une lecture de l’ensemble des expressions du
visage, incluant bien sûr la lecture labiale. Parfois on ne comprend pas le
mot, mais l’expression du visage nous procure des indices importants…
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Vous parlez également de MIND reading pour améliorer la
compréhension de la parole, qu’en est-t-il au juste? |
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J’ai utilisé cette expression dans le titre d’une
conférence que j’ai donnée récemment. Je tenais à signaler l’importance des
facteurs cognitivolinguistiques dans la perception de la parole en général
et pour la perception visuelle de la parole en particulier. Il s’agit tout
simplement de mettre à bon escient nos habiletés cognitives et nos
connaissances langagières pour faciliter la compréhension de la parole. On
fait des activités de perception de la parole qui visent à développer les
aspects cognitifs et langagiers de la communication verbale. Par exemple,
certaines activités amènent les participants à faire des inférences pour
compléter les aspects du message qui n’ont pas été décodés. |
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Dans le journal médical Lancet du 17 avril 2008, le
British Royal Institute of the Deaf and Hard of Hearing People (RNID)
déclarait que seulement £16,5 millions sont dépensés dans la recherche sur
la déficience auditive alors que 9 millions de britanniques souffrent de
déficience auditive. À combien s’élèvent les subventions de recherche au
Québec et au Canada sur la déficience auditive et avons-nous le même
problème de sous-financement qu���en Angleterre? |
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Je n��ai pas de chiffres précis à vous donner.
Cependant, je suis porté à croire que, proportionnellement, les sommes
dépensées en Grande-Bretagne sont plus importantes que celles disponibles au
Canada. Cela dit, sur le plan international, je crois que c’est assez
phénoménal la recherche qui s’est faite dans le domaine de la surdité, par
exemple l’implantation cochléaire. Quand j’étais étudiant (dans les années
70), qui aurait pu affirmer que certaines personnes avec une surdité
profonde pourraient prendre part à une conversation téléphonique? Aussi, sur
le plan médical, les recherches s’intensifient pour permettre la
régénérescence des cellules ciliées au niveau de l’oreille interne. Vous
savez, c’est très complexe l’audition; entre autres, l’audition joue un rôle
prépondérant dans la communication verbale, et toutes les règles
sous-tendantes au langage et à la communication sont très complexes.
Concernant la perception de la parole chez les personnes ayant une
déficience auditive, les défis importants à surmonter sont reliés au bruit.
Comment arriver à l’éliminer? Quand il n’y a pas de bruit, la plupart des
personnes ayant une déficience auditive acquise à l’âge adulte parviennent à
pouvoir communiquer. Ce n’est donc pas la parole qui cause problème, mais
tout ce qui gravite autour. Même les meilleures prothèses ne parviennent pas
à éliminer le bruit. |
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Il y a des bénéfices super importants qui peuvent être
réalisés grâce à la lecture labiale. Dans certaines situations,
l’amélioration apportée par la lecture labiale peut être de l’ordre de 40 à
50%. Donc, avec la lecture labiale, une bonne prothèse et de bonnes
stratégies de communication, la personne malentendante est beaucoup mieux
équipée pour communiquer que dans le passé. |
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Sourdine remercie le Dr Gagné pour nous avoir, entre
autres, fait réaliser combien nous sommes privilégiés au Québec en ce qui a
trait aux services de réadaptation pour la déficience auditive. Ça ne nous
enlève pas notre malentendance mais ça nous aide sûrement à mieux la
supporter… |
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