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Ce groupe de discussion vise à favoriser les échanges entre les personnes aux prises avec une maladie causant la surdité, telles que la neuropathie, la maladie de Ménière, le cholestéatome, l’ossification, le neurinome, l’otospongiose, etc.

 

Faites part de vos expériences avec les divers appareils auditifs disponibles, allant de la  simple prothèse analogique au plus sophistiqué implant cochléaire.

 

   

 

 

Jean-Pierre Gagné
 

 

 

Ph.D., professeur titulaire, Université de Montréal, Faculté de médecine, École d’orthophonie et d’audiologie; chercheur au centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

 

 

 

 
 
   Par Michel Nadeau
 
Parlez-nous de votre carrière de professeur d’audiologie.
 
Durant mon bac en psychologie, j’ai suivi un cours sur l’audition et la déficience auditive que j’ai trouvé super intéressant ce qui m’a, par la suite, motivé à compléter une maîtrise en audiologie à l’Université McGill. J’ai ensuite fait un doctorat à St-Louis aux États-Unis et j’y suis resté cinq années.
 
Mon directeur de thèse s’intéressait à la lecture labiale et comme j’étais moi-même intéressé par cet aspect de la réadaptation, c’est ainsi que j’ai commencé à réaliser des travaux de recherche dans ce domaine. Je me questionnais à savoir : qu’est-ce qui fait que les personnes avec une déficience auditive ont de la difficulté à comprendre la parole? Qu’est-ce que l’on pourrait faire pour améliorer leur capacité de comprendre le signal de la parole ?
 
La lecture labiale est un outil intéressant auquel je me suis intéressé, mais il y aussi tout l’aspect psycho-social qu’il faut prendre en compte. Le volet intervention : traitements, programmes de réadaptation est aussi très important. C’est ainsi qu’au début des années 80, j’ai travaillé trois ans à l’Institut Raymond-Dewar (IRD). Par la suite, j’ai enseigné et fait de la recherche pendant sept ans à l’Université Western Ontario, à London, Ontario. En 1993, je suis revenu au Québec comme professeur à l’École d’orthophonie et d’audiologie. Par la suite, j’ai été à la direction de l’École pendant huit ans (1997- 2005). Durant cette période, une partie importante de mon temps a été vouée à des activités plutôt administratives. Depuis trois ans, je me concentre à nouveau sur l’enseignement et la recherche. Depuis 2005, en plus de mon poste de professeur, je suis chercheur au centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.
 
Quel est le profil des personnes qui s’inscrivent en audiologie?
 
En général ce sont des gens qui s’intéressent à la santé. Pour certains, c’est la dimension scientifique et médicale qui les attire. D’autres sont attirés par le volet technologique. Enfin, il y a un autre groupe qui a un faible pour les dimensions de l'audiologie qui portent sur la relation d’aide et qui veut se diriger en réadaptation pour aider les personnes vivant des difficultés associées à leur déficience auditive. En général, les étudiants connaissent peu l’audiologie. Au cégep, c’est souvent l’orienteur qui leur ouvre les yeux sur ce domaine et, à la suite de  recherches sur Internet, ils s’y inscrivent.
 
Que font-elles, pour la plupart, après l’obtention de leur diplôme?
 
Historiquement, on les retrouvait surtout dans le milieu hospitalier. Depuis 20-25 ans, on en voit beaucoup dans les centres de réadaptation. Plus récemment, l’apparition des cliniques privées en attire également. Enfin, certains manufacturiers de prothèses auditives ont des audiologistes dans leur rang.
 
Contrairement au reste du Canada et des États-Unis, au Québec, les audiologistes ne sont pas directement impliqués dans la vente des prothèses auditives. Le Québec est unique dans son mode de fonctionnement en ce sens qu’il n’y a pas de centres de réadaptation subventionnés par l’état ailleurs qu’ici. Dans les autres provinces et aux États-Unis, les audiologistes font l’appareillage mais habituellement ça s'arrête là, ils ne font pas ou ils font peu de réadaptation. À ma connaissance, les seules exceptions à cette situation sont les services offerts aux vétérans de l'armée américaine et les services dispensés par un centre situé en Grande-Bretagne (LINK Centre for Deafened People).
 
Au Québec, les personnes vivant des difficultés à cause d’une déficience auditive bénéficient donc d’un type de services assez exceptionnel du fait que notre conception de la réadaptation est beaucoup plus globale que partout ailleurs en Amérique et même dans la plupart des pays d’Europe. De plus, il faut ajouter que partout au Canada, mais particulièrement au Québec, les audiologistes (les professionnels de la santé auditive) sont très bien formés et généralement très compétents dans le domaine de la réadaptation.
 
Combien manque-t-on d’audiologistes au Québec?
 
Au début des années 2000, il y avait un manque important d’audiologistes au Québec. Depuis ce temps, l’École d’audiologie est passée de 5-6 étudiants par année à 30 maintenant. C’est donc dire que le fossé se comble de plus en plus. Bien sûr, comme dans bien d’autres professions, il manque encore des audiologistes, surtout en région. À ma connaissance, le point de saturation d’audiologistes n’est pas encore atteint. D’une part, il y a toujours des postes à combler, surtout en région. D’autre part, il y a certaines sphères d’activités professionnelles qui pourraient être comblées par des audiologistes mais elles ne le sont pas.
 
Par exemple, un secteur peu exploré par la profession, à savoir la sensibilisation et le service à domicile pour les aides techniques, aurait besoin d’être développé davantage. Ou encore, malgré le fait que la majorité des élèves ayant une déficience auditive sont intégrés dans des salles de classes dites régulières, et malgré le fait qu’il y a une pénurie importante d’orthophonistes dans le milieu scolaire, actuellement il y a très peu (seulement 2 ou 3 pour l’ensemble du Québec) d’audiologistes embauchés par les commissions scolaires. En milieu scolaire, les audiologistes pourraient pallier en partie la pénurie d’orthophonistes en offrant certains services d’adaptation et de réadaptation aux élèves qui ont une surdité. Ils ont les connaissances et les compétences pour le faire.
 
Que fait-on pour réduire la pénurie d’audiologistes?
 
D’une part, on augmente le nombre de personnes formées. Il y a actuellement environ 300 audiologistes au Québec. D’autre part, on est de loin la plus importante école d’audiologie au Canada. Il y a cinq programmes d’audiologie au pays qui sont offerts dans les villes suivantes : Halifax, Montréal, Ottawa, London et Vancouver.
 
Sans vouloir prêcher pour ma paroisse, je puis vous dire que nous formons d’excellents étudiants et étudiantes à Montréal. Ces personnes sont allumées, motivées et très compétentes.
 
Bien sûr, il faudrait faire plus de promotion dans les écoles secondaires et les cégeps pour attirer davantage de jeunes vers l’audiologie. Nous comptons également sur des organismes comme le vôtre pour faire valoir les besoins non comblés de la profession.
 
Vous faites également de la recherche; parlez-nous de vos travaux.
 
Je vais vous parler de quelques-uns des projets qui me préoccupent actuellement. Nous tentons de mesurer l’effort que ça prend pour comprendre la parole. En audiologie, on est surtout habitué à mesurer la performance. Par exemple, on établit, en pourcentage, la proportion des mots qu’on peut répéter correctement.
 
Dans notre recherche, nous travaillons sur comment on fait pour mesurer l’effort. On observe, par exemple, que pour des personnes francophones ayant une audition normale, écouter une conférence en anglais peut exiger plus d’effort que si elle était en français. On souhaite mesurer si les personnes qui ont une déficience auditive, ou les personnes aînées qui ont une audition quasi-normale (du moins selon leur audiogramme), doivent exercer plus d’effort (se concentrer davantage) pour comprendre leurs interlocuteurs.
 
Différentes techniques ont été développées pour mesurer le degré d’effort nécessaire pour bien comprendre. On sait que la lecture labiale facilite considérablement la compréhension de la parole. On sait aussi que même pour les personnes entendantes, il est plus difficile de comprendre une personne qui parle vite. Le bruit est probablement le facteur le plus important qui fait fluctuer le niveau d’effort requis pour bien comprendre.
 
Le jour où les manufacturiers de prothèse auront trouvé une solution pour séparer complètement le bruit de la parole, l’efficacité des prothèses auditives sera augmentée de façon considérable.
 
Un autre projet super intéressant sur lequel j’ai travaillé est le système AudiSee, développé par un couple d’ingénieur/informaticien de Boucherville dont l’enfant a une déficience auditive. Il s’agit d’une aide technique utilisée en classe par les enfants malentendants. Le système AudiSee permet aux élèves de voir constamment, sur un écran miniature, le visage du professeur grâce à une micro caméra placée devant ce dernier. Avec cette aide l’enfant peut lire sur les lèvres du professeur en tout temps, même si celui-ci écrit au tableau ou est en arrière de la classe.
 
Les résultats de nos recherches ont démontré que les élèves qui utilisaient le système AudiSee comprenaient plus facilement et étaient moins épuisés ou fatigués à la fin de la journée. Ces constatations m’ont amené à pousser plus loin mes recherches sur la mesure de l’effort.
 
Actuellement, nous effectuons une série d’expériences avec des personnes adultes et aînées ayant une déficience auditive. Nos recherches démontrent que le niveau d’effort nécessaire pour comprendre la parole est moindre lorsque les personnes ont accès à la lecture labiale. Les résultats démontrent également qu’avec la lecture labiale, on améliore la performance en ce sens qu’on comprend plus de choses et plus longtemps parce qu’on est moins épuisé. Quand on fait de la lecture labiale c’est comme si on réussissait à réduire le bruit de moitié. Si on réussissait à fabriquer une prothèse auditive qui réduirait le bruit de 10 dB, on augmenterait la compréhension d’autant plus et ça constituerait un progrès technologique remarquable.
 
Un autre de mes projets consiste à comprendre qu’est-ce qui fait que certaines personnes sont super bonnes en lecture labiale et que d’autres ne le sont pas du tout. On ne connaît pas les facteurs qui font en sorte qu’une personne est meilleure qu’une autre pour lire sur les lèvres après avoir suivi le même cours de lecture labiale.
 
Certains de nos travaux en laboratoire cherchent à identifier ce qu’on peut faire pour entraîner les personnes ayant une déficience auditive à être de meilleurs labiolecteurs. Entre autres, il faut d’abord que ces personnes acceptent leur état et demandent à la personne qui lui parle de mieux articuler, de parler clairement et de parler moins vite si nécessaire. Mais comme beaucoup de personnes ayant une déficience auditive ne veulent pas dévoiler leur handicap, cela crée évidemment de la frustration et les amène à s’isoler. Au lieu d’agir ainsi, la personne malentendante pourrait rendre la personne entendante meilleur locuteur et augmenter de 15 à 30% son niveau de compréhension.
 
Le stigmate relié à la déficience auditive est un phénomène qui mérite d’être mieux compris. Par exemple, en milieu de travail, les enjeux sont importants et peuvent influer sur les promotions à venir et même entraîner le risque de perte d’emploi. Quels facteurs amènent la personne à cacher ou dévoiler sa déficience auditive? Les motivations, le raisonnement, le profil personnel et le type de personnalité de ces personnes restent donc à décrire et comprendre. Nous espérons que les résultats des recherches dans ce domaine de la réadaptation mèneront à l’élaboration de meilleurs services de réadaptation pour les adultes ayant une déficience auditive qui sont actifs sur le marché du travail.
 
Pouvez-vous nous expliquer la différence entre le LIP reading (lecture labiale) et le SPEECH reading (langage facial)?
 
La lecture labiale consiste essentiellement à lire sur les lèvres alors que le speech reading qui n’a pas réellement d’équivalent en français consiste à faire une lecture de l’ensemble des expressions du visage, incluant bien sûr la lecture labiale. Parfois on ne comprend pas le mot, mais l’expression du visage nous procure des indices importants…
 
Vous parlez également de MIND reading pour améliorer la compréhension de la parole, qu’en est-t-il au juste?
 
J’ai utilisé cette expression dans le titre d’une conférence que j’ai donnée récemment. Je tenais à signaler l’importance des facteurs cognitivolinguistiques dans la perception de la parole en général et pour la perception visuelle de la parole en particulier. Il s’agit tout simplement de mettre à bon escient nos habiletés cognitives et nos connaissances langagières pour faciliter la compréhension de la parole. On fait des activités de perception de la parole qui visent à développer les aspects cognitifs et langagiers de la communication verbale. Par exemple, certaines activités amènent les participants à faire des inférences pour compléter les aspects du message qui n’ont pas été décodés.
 
Dans le journal médical Lancet du 17 avril 2008, le British Royal Institute of the Deaf and Hard of Hearing People (RNID) déclarait que seulement £16,5 millions sont dépensés dans la recherche sur la déficience auditive alors que 9 millions de britanniques souffrent de déficience auditive. À combien s’élèvent les subventions de recherche au Québec et au Canada sur la déficience auditive et avons-nous le même problème de sous-financement qu���en Angleterre?
 
Je n��ai pas de chiffres précis à vous donner. Cependant, je suis porté à croire que, proportionnellement, les sommes dépensées en Grande-Bretagne sont plus importantes que celles disponibles au Canada. Cela dit, sur le plan international, je crois que c’est assez phénoménal la recherche qui s’est faite dans le domaine de la surdité, par exemple l’implantation cochléaire. Quand j’étais étudiant (dans les années 70), qui aurait pu affirmer que certaines personnes avec une surdité profonde pourraient prendre part à une conversation téléphonique? Aussi, sur le plan médical, les recherches s’intensifient pour permettre la régénérescence des cellules ciliées au niveau de l’oreille interne. Vous savez, c’est très complexe l’audition; entre autres, l’audition joue un rôle prépondérant dans la communication verbale, et toutes les règles sous-tendantes au langage et à la communication sont très complexes. Concernant la perception de la parole chez les personnes ayant une déficience auditive, les défis importants à surmonter sont reliés au bruit. Comment arriver à l’éliminer? Quand il n’y a pas de bruit, la plupart des personnes ayant une déficience auditive acquise à l’âge adulte parviennent à pouvoir communiquer. Ce n’est donc pas la parole qui cause problème, mais tout ce qui gravite autour. Même les meilleures prothèses ne parviennent pas à éliminer le bruit.
 
Il y a des bénéfices super importants qui peuvent être réalisés grâce à la lecture labiale. Dans certaines situations, l’amélioration apportée par la lecture labiale peut être de l’ordre de 40 à 50%. Donc, avec la lecture labiale, une bonne prothèse et de bonnes stratégies de communication, la personne malentendante est beaucoup mieux équipée pour communiquer que dans le passé.
 
Sourdine remercie le Dr Gagné pour nous avoir, entre autres, fait réaliser combien nous sommes privilégiés au Québec en ce qui a trait aux services de réadaptation pour la déficience auditive. Ça ne nous enlève pas notre malentendance mais ça nous aide sûrement à mieux la supporter…
 
 

• septembre / octobre 2008 • Sourdine



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