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Sourdine • # 172 novembre/décembre
2008 •
DU BOUT DES LÈVRES
Ce que je n’entends pas, je le vois.
Ce que je vois ne se dit pas,
ce sont des pensées écrites dans les yeux
noyées dans un flot de paroles
que je prends au fi let et essore,
pour en extraire le jus.
Voilà donc ce qui ne se dit pas !
Ce ne sont pas les coeurs qui font battre,
ce sont les lèvres.
C’est quand elles se rapprochent qu’elles se taisent
et qu’alors font battre les coeurs.
Beaucoup de bruit dans ce silence prolongé…
Les têtes se tournent, émues
de voir collés deux fauteuils roulants
sans pied aucun,
marchant pourtant si vite de leurs yeux,
roucoulant, sans mot dire :
le torrent de l’amour les inonde
et une forteresse les sépare du monde.
Le jour est devenu nuit.
La parole devient six lances
qui harponnent leurs corps de frissons.
La place pleine est devenue vide.
Il n’y a plus qu’eux
dont les fauteuils sont devenus un grand lit
où ils enlacent leurs jambes moignons, les yeux
fermés, pour mieux voir ce qu’ils ne voient pas.
La terre a cessé de rouler.
Pour toujours ils sont enlacés,
envolés d’un silence amoureux
dont tous les ‘’en santé’’ sont envieux.
Carol Trottier
juillet 2008
En ce décembre, à Laval, je prépare mon voyage dans
un beau pays de soleil et de palmiers. Je cherche dans mon dictionnaire
de poche français-espagnol le mot «malentendant» : inexistant. Par
hasard je regarde sur la page de droite et tombe sur le mot «mammouth».
Bizarre: le réputé (pour ses mises à jour) dictionnaire Biaritz tient à
conserver «mammouth» disparu depuis des millénaires et ne trouve pas
justifié d’insérer la traduction de «malentendant», catégorie d’humains
qui ne sont pourtant pas en voie de disparition. Par curiosité, je
cherche le mot «sourd» : «sordo». Alors, par défaut, j’utiliserai «sordo»
bien qu’étant implanté, assuré de ne rencontrer aucun mammouth à Cuba.
Peut-être Biaritz avait-il raison d’ignorer le mot
« malentendant » avec l’aventure que je vais vous raconter. J’arrive à
ma chambre, deux batteries à plat sur le chargeur. Je me souviens d’en
avoir apporté une troisième que j’insère rapidement, fébrilement, dans
mon microprocesseur. Rien! Je la mets sur le chargeur : tout de suite
elle tourne au vert! Je la replace donc sur mon microprocesseur : rien !
Le mammouth en perd ses cornes… Kaput tout le système.
Je vais rejoindre mes amis à la salle à manger : je
suis à plat. Je leur dis : « Dites ce que vous voulez, je ne révélerai
rien à personne, je n’entends rien. » Parfois ils exagèrent le mouvement
des babines; ce n’est pas qu’ils veuillent que je lise sur leurs lèvres,
c’est qu’ils ont bon appétit. Mon ami vient quand même avec moi, le « sordo »,
faire une marche sur la plage dont le ciel est constellé de milliers
d’étoiles avec la mer, obéissante, qui ne dépasse pas les limites
assignées du rivage. Tout en silence. Tout en beauté. Magnifico !
À La Havane, on me quête, on m’offre des cigares :
rien, je fais le sordo. J’y trouve même un côté pratique. Ils me
tournent vite le dos.
Merci Biaritz d’avoir choisi « mammouth » au lieu de « malentendant »
parmi les élus de ton dictionnaire. C’est ainsi que je me suis senti
tout au long de ma panne de batteries. Finalement le courant est revenu,
je suis de nouveau un implanté, les voix, les sons affluent. La mer est
belle et je l’entends, je vois et entends les musiciens qui se dandinent
sur une salsa cubaine. J’entends les beaux mots « Gracias, Bienvenido ».
Surtout, je me sens très redevable envers la science qui a découvert
l’implant, envers le gouvernement qui me l’a offert, envers les
audiologistes et leur excellente aide technique ainsi qu’envers tous
ceux qui gravitent dans leur ombre à préparer des commandes de fils,
réparer des accessoires, toute cette gratitude surgie grâce à une panne
de chargeur ! Après ces temps morts, j’apprécie au plus haut point les
temps forts où le son redevient roi, où j’entends jouer la batterie du
Cubain excité de me voir excité par sa musique folle, lui qui ne sait
pas combien je suis heureux d’avoir enfin trouvé le bout du tunnel de la
noire surdité qui fait maintenant place au soleil de la sonorité.
Olé ! Bravo ! Viva la musica !
Sourdine # 169 mai/juin 2008
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| Gens tant
J'entends tout:
fourchettes, couteaux, cuillères, cris des serveurs, cris aux
serveurs, tout ce fl ot de décibels jet‚ du mont Everest, mais mes
compagnons de table: rien.
Dès qu'il y a plus qu'une personne, c'est le grand orchestre: deux
violons, deux tambours, deux trombones, neuf chefs d'orchestre.
En avant la musique! Et je danse dans ma tête, turlute, me bouscule,
m'excuse, recommence, fais semblant de (très important de toujours faire
semblant de), et si on me pose une question supplémentaire pour voir si
j'ai bien compris, alors à l'instant même je m'excuse (je viens de
laisser tomber par exprès ma fourchette) et me penche pour la ramasser,
puis une fois relevé, je parle au voisin de droite ou plutôt je fais
semblant, je l'écoute en faisant semblant, faut le faire: à gauche et à
droite en même temps. De cette façon, tout le monde se trouve perdu mais
sans l'avouer tout à fait.
Peu à peu les patates refroidissent, l'intérêt que l'on me porte
glisse, s'essouffle. On me pose moins de questions tout en me gardant
dans le décor par décence. Alors quand on me regarde la bouche pleine et
qu'on esquisse un oui, j'esquisse un oui.
C'est la parade tout en douceur. Car on m'aime comme je suis, on
m'accepte. Je suis leur sage taciturne. Quand ils veulent un avis
silencieux, ils se tournent vers moi et me murmurent ce que eux en
pensent. Puis, tout haut, ils répètent ce qu'ils viennent de me dire,
comme venant de moi.
Cela me donne du crédit, de la force, sans que je perde la face. Et
puis, les gens ne veulent pas d'histoire: gens tant et tant pacifiques
qu'ils jouent le jeu du 'On se comprend, c'est évident', assurés qu'ils
peuvent jouer à la cachette tout ouvertement devant moi sans personne
pour dévoiler leurs secrets: j'étais là, je vous le jure, et je ne dirai
pas un mot, c'est entre eux et moi.
Écrit vers l'an 2000.
Sourdine janvier/février 2008
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- Six cloques
- Six claques
- Cyclique
- chaque fois qu’ouvre leur bouche,
- leurs mots m’éclabouchent
- je devrais comprendre mais leur sens s’éclabousse
- dans ma bouche qui devient baie sèche
-
- Cyclope je deviens
- d’un effort herculéen
- pour avoir fait semblant d’avoir tout compris
- mais ce ne sont là que des feintes
- alors que n’ai qu’un oeil
- que deux oreilles bouchées
-
- En dedans pourtant mes neurones vont bien
- comme si de toutes phrases elles faisaient le lien
- mais voilà non, le mur du son est opaque
- rempli de mille et une crevasses
- qui me font aller du Canyon aux Chutes Niagara
- au plus creux d’un océan de décibels
- où les poissons mangent les sons aigus
- où les morues se gavent des sons graves.
-
- « S’il vous plaît, indiquez-moi le chemin ».
- Le bon Samaritain gesticule, gauche droite
- à la lumière il y a une fourche…
- Je suis égaré plus que jamais
- appelle un taxi
- faisant semblant d’avoir tout compris
-
- La prochaine fois que vous verrez un cyclope
- qui dix fois vous fait répéter
- soyez gentil, prenez-lui la main
- et conduisez-le sur le bon chemin.
-
- Le jour où vous en aurez votre claque
- de faire répéter à votre tour :
- rappelez-vous que c’est cyclique.
- Tout comme Job avait ses cloques
- on peut tout à coup perdre ses amis
- las de toujours frapper un mur
- quand ils cognent à notre porte.
- Quand on n’entend pas, il y a des palliatifs :
- des cloches de cathédrales qui se déclenchent,
- des lumières qui clignotent, des lits qui vibrent aux sons
- Bref pas d’excuse, quand on n’ouvre pas c’est qu’on ne veut pas
- et l’entendant qui n’entend pas, ça c’est le pire des pires
- peut-être a-t-il mis son cour dans ses poches,
- ses deux oreilles dans son oreiller
-
- Croire en Dieu ne donne pas l’ouïe
- mais peut faire entendre des sons de l’en-dedans,
- combien plus beau que le trafic des villes
- le brouhaha des époustouflantes cafétérias.
- S’entendre chanter pour un sourd,
- il n’y a rien de plus beau,
- et pourquoi pas, ouvrir grand le grand rideau rouge de la scène
- des rêves avec l’orchestre aux mille tambours
- cinq cents violons
- quatre cents danseuses
- et lui l’ex-sourd devenu le chef d’orchestre, le maestro.
- En avant la musique :
- aucune note ne lui échappe
- grâce à son ouïe devenue parfaite
- Allez ouïe Yah !
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- Sourdine septembre / octobre 2007
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- Je n’ai rien à dire. Je passe des heures sans rien dire. Pendant
ce temps, je regarde les gens: un fleuve de mots sort de leurs
bouches. Je n’en connais pas la source. Combien de milliards de
décibels enflent ainsi l’atmosphère ? Peut-être est-ce cela qui
emplit les nuages. Pourtant eux sont silencieux. Non, ce ne doit pas
être cela. Ils sont trop ouats tandis que les décibels sont
kilowatt.
-
- Je prends comme oreiller le silence. S’ils lancent trop de mots,
j’enfonce mon oreiller jusqu’au centre, juste au-dessus du nez.
Personne ne comprend pourquoi je flotte: un doux nuage entré est
dans ma tête. Je m’entends parler du dedans, puisant des pensées
sans dépenser de mots watts.
-
- J’entends tout à coup une petite voix qui timidement frappe à
mon oreille. C’est la petite voix de mes yeux qui ont vu tant et
tant de choses et veulent me les raconter. Du puits de mon dedans,
enfin je comprends, fais le tri du flot pour éviter la noyade.
-
- Je préfère les pensées aux sons. En fait, je me sens pygmée face
à toutes ces géantes bouches. Alors je mange mes pensées, par
petites bouchées, armé d’un parapluie face au déluge de mots. Quand
je suis trop sec de m’être trop isolé, je soulève un peu mon
oreiller pour goûter de-ci de-là quelques bons mots que je savoure
tel une abeille qui butine. Tout juste humide, je retrouve ma bonne
humeur. Merci oreiller, merci mots dits en leur temps. Je baigne
dans l’huile maintenant.
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- Sourdine mai / juin 2007
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Tête de pioche Regardez-vous dans un
miroir. Êtes-vous riche ou pauvre ? Non non, ne partez pas : quelle est
la réponse ? Il ne s’agit pas ici de savoir quel est votre solde en
banque mais plutôt de votre capacité de vous exprimer par écrit. Quel
rapport direz-vous ? Il reste aujourd’hui très peu de gens sur terre
capables d’élaborer des pensées par écrit. Pourtant, cette capacité
vient de celle de creuser en soi une richesse enfouie parfois depuis des
décennies. Comment y parvenir ? Prenez une pioche et suivez-moi.
Avec votre pioche, donnez des coups de pic dans le présent.
Qu’avez-vous vu aujourd’hui d’anodin, d’ennuyeux, de surprenant,
d’exaltant ? D’un coup de pic vous soulèverez un sourire que vous a fait
la vieille dame de son balcon. Sortez votre stylo le plus agréable à
manier et un grand cahier, d’une belle grandeur. La dame a-t-elle une
mèche pendue sur le front, sa sempiternelle robe à pois ? Décrivez cela.
Et son chien, quelle est son odeur ? Mettez cela sur papier. Vos
sentiments quant elle vous a souri ? Sur papier aussi. Si c’est gentil
et agréable à lire, transcrivez le tout sur du beau papier soigneusement
inséré dans une enveloppe, puis allez sonner à sa porte : vous verrez le
merveilleux sourire qu’elle vous fera.
Vous avez aimé hier la caresse du vent, le vert des feuilles, la
rondeur par cascades des rochers tapissés d’une mousse tapis ? Au
travail ! Il faut que cela soit écrit, teinte par teinte, une odeur, une
courbe après l’autre. Il vous faudra piocher pour trouver les mots
justes, les tournures coulantes. Vous aurez besoin d’un dictionnaire car
« le mot sur le bout de la langue » n’est pas suffisant. Vous voulez «
le » mot qui décrit votre pensée, vos sentiments, comme si vous étiez là
de nouveau avec vos futurs lecteurs. Une fois terminée, vous irez lire
cette description bucolique à un ami peintre qui, emballé par cette
atmosphère pleine de vie, se mettra de sitôt à son chevalet, désireux de
faire vibrer les feuilles et faire sentir la masse des rochers. C’était
à Central Park l’oasis, en plein coeur de New York aux montagnes de
gratte-ciel bien trop petits pour gratter le ciel mais qui se
grattaient, collés l’un sur l’autre, de trop de chaleur. Passons.
Un souvenir vous hante, vous poigne au ventre ? C’était il y a
quarante ans. Vos parents, éternels amoureux, à vos yeux, vous les avez
surpris à se parler à couteaux tirés, qu’ils ne pouvaient plus vivre
ensemble, qu’ils étouffaient et devaient se séparer. Ils ne l’ont jamais
fait, ils s’aimaient au fond, se sont réconciliés. La cicatrice est
quand même restée sur votre coeur de petit enfant. Têta, tête de pioche,
ouvrez votre cahier même si des larmes tachent les lignes. Il faut que
cela sorte, qu’il y ait réconciliation avec le passé. Vous ne voudrez
pas écrire certaines phrases, honteux, gêné ? Vous le devez, sans quoi
le rideau ne tombera jamais sur cette scène, la même scène se répétera à
l’infini dans vos nuits d’enfant. Vous devez écrire cela.
Certains diront : « Enterre, bonhomme ! » Non ! Combien de millions
de pioches sont rouillées, étouffées par des centaines de milliers de
souvenirs jetés pêle-mêle dans un puits sans fond. Aucun tri ni
nettoyage, ces souvenirs deviennent fades. Oubliés ? Non. D’où poussent
des racines microscopiques qui se tapissent derrière votre rétine, vos
synapses au plus creux de votre cerveau bloquent les circuits du
libre-échange, paralysent la jeunesse de vos quarante ans. Votre stylo
deviendra un stéthoscope, un poisson vidangeur qui se délectera de vos
bébites rongeuses de paix intérieure.
Au XIXième siècle il y avait des salons de lecture, ce qui présuppose
qu’il y avait des écrivains. Au XX1ième siècle, il y a des salons
funéraires, des salons de coiffure et de beauté, des salons de
télévision. De lecture ? On n’utilise le stylo que pour noter ses
rendez-vous sur son Palm.
Pioche, tête, tu découvriras des trésors dans ton auto-mine. Des
millions de mots, de phrases sont entassées dans ton subconscient. Avec
un tamis, secoue-les. Ton coeur sera la pompe pour drainer les joyaux de
ton premier amour, le premier décès d’une tante chérie qui te caressait
distraitement les cheveux en admirant les arbres, une solide amitié
prête à te ramasser du fond de l’océan et te propulser à la cime d’un
volcan en ébullition.
Ta pioche brille de mille pépites. Des pages et des pages sont
noircies qui blanchissent ton âme.
Ce serait bon... que dure cent ans la panne d’électricité. Des villes
entières sous silence, dos courbés, en train d’écrire sur entête de
pioche avec filigrane dorée. Puis de se décourbaturer, gavés de lettres,
de belles lettres, de rhétorique, de philosophie sans bavure, les lignes
lumineuses dansant comme des aurores boréales, limpides et fraîches
comme eau de source, pas en bouteilles, véritables sources auxquelles on
s’abreuverait à grandes gorgées, pour y plonger, barboter, donnant des
câlins aux poissons, aux feuilles, aux fleurs, aux cailloux.
Tout le monde aura enfin compris que Tête de Pioche était
l’instrument du passé, du présent, de l’avenir, et l’électricité de
prendre une nouvelle forme : des millions de fils sortant de la tête de
millions d’humains, tous connectés l’un à l’autre, chacun son stylo, son
bout de craie, son bistouri scriptural.
La lumière sera alors lumière, pour toujours.
Quel rapport entre "Sourdine" et "Tête de pioche" ?
Souvent les sourds (incluant ceux qui le sont au tiers, à moitié, aux
trois quarts, à 100 %) se trouvent incompris, comme si l'entendant était
aussi sourd qu'eux. Voilà ce qu'on appelle un dialogue de sourds. Voici
qu'on peut se faire entendre, même si on n'entend pas. Comment ? «Tête
de pioche» en donne la recette. Le jour où vous goûterez la joie
d'écrire vos sentiments, vos émotions, la surdité sera presque un
handicap du passé parce que Vous vous entendrez de l'intérieur et serez
capable d'être entendus au milieu d'une tempête, avec un stylo et vos
idées couchées sur une feuille de papier, un napperon de restaurant,
tout ce qui vous tombera sous la main. Ce sera alors plus que la
majorité des entendants qui n'ont pas encore découvert qu'écrire, c'est
parler à pleins poumons, c'est chuchoter, c'est tout ce qu'on veut.
Sourdine écrit. Écrivez ! Vous vivrez, vous vibrerez, tête de pioche en
main !
Sourdine mars/avril 2007
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3 + 0 = 30. Nous avions tous les deux trente ans à notre mariage. Vite
comme l’éclair, d’avoir enfin trouvé la perle rare.
Quand on se fréquentait, on se baladait en auto et elle prenait
plaisir à me parler en anglais : « Es-tu sourd ou si tu ne m’écoutes pas
? « Elle disait cela parce que je la faisais répéter, il m’en manquait
des bouts.
Après deux ans de mariage, il m’en manquait des bouts… même en
français. Rencontre avec un audioprothésiste de Rivière-du-Loup.
Première prothèse auditive. Deux ans plus tard, deuxième prothèse. Mon
amour de femme n’était cependant jamais irritée de répéter, de trouver
des mots plus faciles. Cinq ans après : on n’écoutait plus dans la
maison ni musique ni radio. Quelle privation pour ma chérie, la reine du
charleston, amoureuse de Dean Martin : tout cela relégué aux oubliettes
à cause de mes oreilles devenues tambour et trompette au moindre son.
1 + 0 = 10 ans de mariage. Je changeais mes prothèses régulièrement
pour des plus puissantes. Durant les réunions familiales, j’allais vite
m’asseoir dans un coin ou prendre une marche : trop de bruit, besoin de
silence.
2 + 1 = 21. Mon audiologiste prend mon dossier en main : « Vous êtes
éligible pour un implant, vous menez une vie très active ». Un an et des
poussières plus tard je suis un implanté et quitte Québec après
seulement trois semaines de programmation : un franc succès.
7 = chiffre de la plénitude dans la Bible.
1 + 1 = 2 : ma femme et moi, deux qui ne faisons qu’un malgré mes
oreilles déficientes qui n’ont jamais été un frein à sa grande
compréhension, sa patience, son amour avec grands A et petits a dans le
parcours du chemin de la vie avec un dur d’oreille au cour sensible.
2 + 7 = 27 ans ensemble. Joyeux anniversaire de mariage Nicky chérie.
Jamais tu ne m’as tiré les oreilles (pour ce qu’il en restait dedans de
toute façon). Tu m’as prouvé qu’on pouvait connaître la plénitude de
l’entendement quand nos cours sont à l’écoute l’un de l’autre.
Prête pour un autre 2 + 7 = 27 ? J’ai lu la réponse sur tes lèvres…
Viens que je t’embrasse mon amour.
Sourdine janvier/février 2007
Carol Trottier
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Imaginez le grésillement d’un fil électrique, dans votre cerveau.
Non, vous n’avez pas été condamné à la chaise électrique parce que cette
chaise-là, c’est une seule fois qu’on s’assoit dessus tandis que nous,
c’est tous les jours.
Ce grésillement qui fait frétiller, ça n’arrive pas à n’importe qui.
Si vous n’êtes pas l’élu parmi les moins que 1% de la population, alors
oubliez ça, pas de grésille. Vous faites dans le normal, le banal de la
foule.
Pas clair la chaise électrique du début ? Imaginez alors la toupie du
dentiste qui creuse votre petit nerf. Vous aimez ? Affreux, s’pas ? La
p’tite toupie, c’est la torture aux deux ans, quand apparaît la vilaine
carie. Des sueurs sur la chaise pendant vingt petites ou longues
minutes. Après c’est fini. Ce ne sont pas les tourments de l’enfer.
Tandis que…
Mais de quoi je parle ? Imaginez un tout petit fil que vous glissez
sous votre chemise, branché d’un côté sur votre cellulaire, de l’autre
sur votre micro-processeur. Le micro quoi ? Un décodeur de pulsions
émises par un parlant (autrement dit une personne qui vous parle) dirigé
vers votre mini-micro magnétisé sur votre tête dont les pulsions sont
transférées à votre micro-processeur qui une fois décodées retournent à
votre cerveau. Éblouissant ! Un sourd, un malentendant entend grâce à
cette promenade de pulsions à travers de petits fils. Bravo ! Où ça
griche alors ? C’est la faute à l’ajout d’accessoires, petits fils
dirigés du cellulaire au fil du téléphone connecté à votre
micro-processeur.
Chiffrons : l’implant avec opération, programmation, adaptation, tout
ce programme peut valoir entre 20 et 40,000 $. Et ça fonctionne, ça
performe, chapeau bas à tous les intervenants. Là où le bât blesse, ce
sont les petits fils, les accessoires. Quelques petits mois d’usage et
ça crunche, ça craque, ça débilite un gars (une fille, probablement
aussi) : « Qui qui, allo, y a quelqu’un au bout du fil ? » Peut-être
qu’il y a quelqu’un, un entendant sans fil qui lui, entend, alors que
nous on demande : « Quoi quoi? » On sait pas, peut-être que oui, mais on
identifie pas qui.
Après vérification avec les techniciens, on me dit que le fil est
trop petit, que si on le pince ou le tord pour le mettre à droite du
micro-processeur, il peut y avoir des courts-circuits. Trop petit le fil
? Quand je regarde les fils électriques dans ma cour et que je vois
quarante écureuils et cinquante oiseaux danser dessus, je me dis que ça
se fait des gros fils qui laissent passer l’électricité, donc pourquoi
pas le son.
S’il faut que je sois ceinturé comme Goliath et que la transmission
se fasse plein gaz, alors je débarque de ma bécane, je balance mes
petits fils ultra délicats qui crackpotent à la moindre pression, je
grimpe dans les arbres et traverse les Chutes Niagara sur un câble qui
répond enfin à mes besoins d’implanté las de se faire planter et mener
du nez par des minus fils.
Ceci n’est pas de la rhétorique. C’est le supplice de la goutte d’eau
du Chinois. Vous voulez essayer ? Mettez-vous la tête dans le lavabo et
moi, je contrôle le robinet… avec mon petit fil qui vous flatte le
crâne, puis que j’enlève, puis que je remets : le trille du fil qui
crique et craque.
On fait attention à l’aveugle parce qu’on le voit et qu’on sait qu’il
ne voit pas. L’amputé de guerre, on le porte avec fierté dans ses bras.
L’handicapé avec sa carte plastifiée du gouvernement a sa place réservée
à l’entrée des centres d’achat. Bien bien bien. Et les tout croches
auditifs eux ? Sauf en bas de la télé avec l’oreille bleue barrée :
nulle part.
Je ne partirai pas en croisière en battant du tambour : je ne
m’entendrais pas… Je m’adresse donc aux soignants, aux techniciens, aux
vendeurs et fabricants de fils adaptés. S’il vous plaît, pourquoi vous
souffleriez pas tous ensemble dans tous les petits fils qui craquent et
grésillent de façon qu’on les mette à notre cou, qu’on les transforme en
fils électricauditifs pour notre joie extrême ?
Pas évident. Si proche du but de l’audition, moi qui me pétais les
bretelles et vois mes fils péter… S’il y a des oreilles à l’écoute,
merci de m’avoir écouté. Excusez-moi : on m’attend au bout du fil, sans
savoir ce qui m’attend.
Sourdine novembre/décembre 2006
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| L’Oreille Percée
Que voyez-vous sur cette première photo ?
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- Un rocher, la mer, un bout de montagne, un ciel gris..
- Mais encore ? Voyez ce trou dans le roc. C’est une
immense oreille, peut-être 30’ de haut. À qui
appartient-elle? Au Rocher Percé en Gaspésie. Jamais vu de
carte postale avec le Rocher Percé vu de dos (car cette
oreille est bel et bien dans son dos!)? Moi non. On ne
photographie pas les oreilles bouchées par du roc. C’est en
découvrant l’oreille cachée du Rocher que j’ai compris
pourquoi le Rocher ne parlait pas : il n’entend pas ! Il a
pourtant une oreille colossale… pour rien.
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Est-ce que ça le dérange ? Pensez donc : chaque année des dizaines de
milliers d’admirateurs viennent de partout et le numériquent, achètent
ses t-shirts, ses casquettes, ses napperons (les boutiques sont pleines
à craquer de mille et un souvenirs) du Rocher photographié « du bon
bord».
Regardez maintenant la deuxième photo.
- Que voyez-vous ? Le Rocher ? L’immense rocher ? Non :
vous voyez le petit trou du Rocher qui fait à peine 20’ de
haut. Tout le monde numérique le Rocher et son petit trou.
Est-ce que le Rocher est attristé du fait qu’on accorde
autant d’attention à son trou ? Jamais entendu ses
commentaires à ce sujet. Pourquoi se pâmer pour un trou vide
alors qu’il y a tout autour un immense rocher ? C’est parce
que notre attention est davantage portée par un vide que par
un plein.
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Combien de cellules y a-t-il dans votre corps, votre cerveau, votre
sang ? Des milliards. Et dans votre système auditif ? Quelques centaines
de milliers. Sur lesquelles mettez-vous le focus ? Sur les milliards de
cellules en santé ou les quelques-unes, invisibles, atrophiées, séchées,
hors circuit de vos oreilles ?
La réponse est capitale pour votre bonheur. Prenez par caméra un gros
plan de vos oreilles bouchées comme du roc : vous ne serez jamais une
attraction touristique. Oubliez vos oreilles et pensez plutôt aux
milliards de cellules qui fonctionnent sans accroc (le toucher, la vue,
la respiration, mettez-en), et cela malgré votre âge, votre santé : vous
deviendrez alors l’Oreille Percée, vous verrez avec vos yeux à défaut
des oreilles les beaux sourires de votre entourage. On voudra numériquer
votre visage radieux. Deux cent mille fous de Bassan tournent autour de
vous parce que vous dégagez de la lumière (est-ce que la lumière a
besoin d’entendre pour rayonner ?). Regardez bien les deux photos : à
laquelle vous identifiez-vous ?
Le trou du Rocher, c’est l’oreille de votre esprit qui est libre et
laisse passer le vent, les poissons, les oiseaux, le regard rêveur des
touristes. On peut vivre avec les oreilles bouchées. On ne peut vivre
avec l’esprit bouché.
Prenez votre auto direction Rocher Percé. Assoyez-vous sur le pont et
admirez cette vedette internationale qui a trouvé le secret du bonheur :
un petit trou pour l’oreille de son esprit. Quand vous retournerez
chez-vous, l’oreille intérieure percée, on ne vous reconnaîtra pas : on
découvrira le roc splendide que vous êtes, on ne verra que votre « bon
bord».
SVP : envoyez-moi donc alors votre photo.
Sourdine # 160 septembre / octobre 2006
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| À coup d’fan
par Carol Trottier carol.trottier@promocat-pub.com Il y a trente ans,
une petite abeille vint se poser sur le bord de mon oreille gauche.
Épuisée, affamée, elle perdit son équilibre et glissa dans le conduit
auditif externe. Il faisait noir, aucun bruit. Elle s’affola, battit des
ailes avec frénésie, se jeta de l’avant, de l’arrière, aboutit à la
trompe d’Eustache : quelle noirceur morbide ! Moi de me réveiller,
entendant pour la première fois du bruit dans mes oreilles. Comme des
coups de sifflets. La petite se fatigua, s’assoupit. Je n’entendais plus
rien, je m’endormis, Deux jours plus tard, la soeur de l’abeille qui
était à sa recherche atterrit sur mon oreille droite, écouta, reconnut
les petites ailes de sa soeur chérie, et glissa promptement à sa
rencontre… dans ma deuxième oreille. J’entendais un tel vacarme, ma tête
dansait, bourdonnait. Je me suis précipité à l’hôpital pour subir une
batterie de questions et d’auscultations. Diagnostic : acouphènes. Je
n’ai rien dit, sceptique, je n’en croyais pas mes oreilles. C’est de la
vie que j’entendais, de la danse, des chuchotements. Pas des acouphènes
! J’ai essayé de tendre l’oreille vers le creux de mes oreilles, une à
la fois. Le docteur m’avait dit : « Vos oreilles sont superbes, aucune
trace de cire ! » Je ne savais pas moi, qu’il y avait deux abeilles qui
ne voulaient plus sortir de ma tête. Et… si c’était mâle et femelle ? Le
malheur arriva : elles pondirent des oeufs, firent des trous dans ma
tête pour installer leur nid et faire leurs voltiges, partaient en fusée
d’une oreille à l’autre. Je n’en pouvais plus. Dix ans ont passé, elles
m’ont apprivoisé. J’ai finalement compris que ces locataires étaient des
abeilles, très douces mais omniprésentes. Qu’il ne fallait pas que je me
tape sur la tête pour essayer de les faire sortir ni me mette sur la
tête en bas. Un jour, elles sont venues si proches de mes yeux que je
les ai vues, en gros plan, en pleine santé, hardies, de me zieuter de la
sorte. J’ai fait un pacte avec elles, elles me donneraient du miel et
moi de la cire. Je pourrais les écouter danser, et cela me calmerait,
m’endormirait. Mon bruit de fond permanent, trente ans plus tard, c’est
«elles». Sans les chérir, je les ai adoptées. Je suis chez-elles, elles
sont chez moi. Et quand je fais répéter quelqu’un et qu’il me dit : «
Quoi, t’écoutes pas? », je lui réponds : « Chut, c’est les abeilles qui
ronronnent… » Et l’autre de me reluquer, éberlué. Et moi de me dire en
moi-même : « Attends mon gars, qu’une seule abeille te tombe dedans,
alors tu comprendras, même si ça te prend trente ans. » Puis de laisser
cet entendant sans musique dans la tête, moi de siffloter, ma tête-ruche
pleine de bon miel, et les sifflets de reprendre, et leurs danses de
redémarrer entre mes deux oreilles : pour dire la franche vérité, je ne
m’ennuie jamais. |
| Eux durs |
|
Qui niera la beauté, l’équilibre, la parfaite rondeur de l’oeuf ? Le beau, il
prend sa pleine valeur quand on le caresse, quand on lui chauffe le
jaune, quand sa bavure s’affermit, ou qu’on le fouette avec vigueur et
le transforme en suave nuage.
Le problème, tant et tant qu’on aime les oeufs c’est que cela ne se
caresse pas. Seule sa mère peut s’asseoir dessus, le temps qu’elle veut,
il n’a rien à dire et à redire. Mais quand ça casse, fini les caresses,
les écrasements d’amour de poule, le p’tit vole de ses propres ailes.
C’est aller trop loin, revenir en arrière en arrière, avant
l’éclosion. L’oeuf est un schizophrène né, il ne sort jamais de sa
coquille. Les yeux toujours fixés sur un mur noir et pourtant blanc à
l’extérieur, où qu’il se tourne c’est du noir. Au moins il a un soleil
interne, sauf les jours où il rit jaune parce que toujours ankylosé :
déjà vu un oeuf prendre une marche ?
En plus, le jeune oeuf est susceptible, facilement brouillé,
incapable de ne rien prendre de plus que ce qu’il est, une goutte de
plus et il explose, il craque. Pourtant, quand craqué, il sourit
toujours dans le poëlon. Déjà vu un oeuf faire la grimace ?
Ainsi sont bien des gens chez oeufs. Beau mais pas touche, casse-moi
pas les pieds, je suis un solitaire, parfois baveux. Ma mère, c’était
bon dans l’enfance quand elle me couvait. Aujourd’hui, elle dégage trop
de chaleur. Oui, l’ankylose me prend quand je regarde trop longtemps et
fixement ma chum, la télé. Alors je regarde les programmes d’exercice :
y sont bons, y suent eux. Je devrais m’y mettre mais je suis cassé comme
un oeuf, la gym c’est cher.
Je tourne en rond, un vrai oeuf, mais je veux pas finir dans le
poêlon. Tiens, un peu d’exercice, je vais au dépanneur deux minutes,
c’est le gros lot samedi. Qui sait, les Caraïbes, la BMW, la vraie vie
quoi. Mais non, t’es fou, tu ne gagnerais jamais, t’es cuit.
Tu t’es amusé un peu à te prendre pour un homme, toi le petit oeuf,
bien au chaud sous le derrière de ta mère. On a le droit de rêver non ?
Un jour, tu finiras dans le poêlon, puis dans le ventre d’un humain.
Alors tu deviendras un humain, enfin, une partie d’homme, et tu pourras
rêver pour de vrai aux Caraïbes, le temps… que dure la digestion de
l’humain.
C’est ça la vie mon oeuf. C’est la boufffe. La terre est un oeuf bleu
avec tout le monde qui se bouffe, se réchauffe, se casse, se brouille,
se coque. Immense poulailler qui cacasse et s’épie, met au monde ses
petits qui sautent du nid, s’emmusclissent, se raidissent, se plissent,
se ridissent, s’endormissent.
À quand le chant du coq pour faire le tri dans la marmaille ? À quand
? À quand (répétition pour être sûr que la question se soit rendue en
haut) ? J’attends, le soleil déjà qui pointe dans mon coeur, et caresse
tout doucement la coquille de mon ami l’oeuf, mon confident, que je vois
sourire par en-dedans. Allez viens, on va prendre une marche, tout doux
je te glisse dans ma poche mon poussin, mon petit poussin que je
becquotte et dont je caresse déjà le duvet, le velours, naissance avant
terme. Qui sait, si tu restes jeune, peut-être que tu traverseras dans
ma poche, dans le paradis.
Assez parlé, c’est le temps de la marche. Allez viens mon poussin,
que je te roule, tout doucement, avec amour, dans ma poche.
Carol 2 mars 2006
* Écrit en mangeant une omelette à la Belle Province. Têtu, sourd, on
ne peut même pas le tirer par les oreilles : elles sont par en-dedans !
- Sourdine # 158
- mai/juin 2006
|
| CHIBOUNG GABANG |
-
Picasso met le nez sur la tête.
- Pique Assiette met l’oreille sur la bouche.
- L’amputé peint avec ses orteils.
- Le boiteux bombe le torse à défaut d’avoir de petites jambes.
- Le motard qui a tous ses morceaux, meurt dans un accident de la
route.
- Sa blonde pleure, à côté de son cheval de métal.
-
- Pourquoi t’a d’aussi bonnes oreilles
- et moi des pareilles, qui ne servent à rien ?
- Pourquoi des chanteurs, quand on déchante
- et qu’on est las de les voir sans les entendre ?
-
- Pourquoi Dieu, paraît-il, entend tout le monde
- et n’a pourtant jamais répondu à mes cris en sourdine ?
- Pourquoi Dieu, je te le demande face à face,
- vis-tu à des milliards de kilomètres de ma faible carcasse ?
-
- Pourquoi la moutarde me monte-t-elle au nez
- en voyant tout ce ketchup étalé devant la télé
- en pâture à ces foules de vampires
- avides d’amour… de sang, de gémissements ?
-
- En plus d’être sourd j’aimerais être aveugle
- pour demeurer chaste et pur, doucement doux.
- Si je dis cela on me jettera assurément des pierres
- et on me coulera du béton dans les veines
- car dans les derniers jours que nous vivons
- les entendants n’entendent rien
- et les sourds ont mal de trop entendre.
-
- Mon discours me vaut un gros zéro ?
- Mon examen je ne le passe pas devant les hommes
- mais devant le grand Juge qui examinera mes oreilles
- et plongera jusqu’au centre de mon coeur pour y trouver,
peut-être, le son du cristal,
- et faire de moi le plus heureux des hommes,
- même si je n’ai jamais rien compris du chiboung gabang
- de ces hommes que j’aimais tant.

Et pi Paf
Il a laissé sa marque en quittant le sol pour le
sous-sol. Quelle idée de faire ça en plein hiver, ça tombe mal.
Il a bien fait de garder son grand manteau. Il voulait
s’acheter des boutons chauffants, pas eu le temps. Et son léger chapeau
troué, combien ce serait mieux maintenant une épaisse tuque. Mais il
n’était pas un truckeur, son linge c’était son linge, il savait l’effet
que ça faisait, il n’en voulait pas Moore, il aurait eu l’air de quoi en
smoking. Et la cigarette, ça réchauffe pas son homme. C’est fini pour
lui la cigarette, il allait en prendre la résolution mais il est parti
avant janvier.
Véritable aérosol, il vaporisait les mots en fines
particules, et parfois la rosée se voyait dans les yeux de ses
auditeurs. Il coupait la mauvaise herbe de nos cerveaux, le stress
n’était pas son adresse mais plutôt le vert tendre atomique.
Parasol, il nous protégeait des brûlures du système en
tournant au drôle le vinaigre, en mettant du miel sur les piqûres.
C’était notre Rabelais avec son inséparable Gobelet :
deux tordus de mots honnêtes (enfin on en a trouvé au moins deux!),
véritables forgerons qui frappaient et cassaient les phrases avec des
gants de velours et aération pour les doigts.
Un clown est toujours seul, sans descendance. Pas de
clone pour Sol, on serait déçu qu’il soit pas à la hauteur, qu’il n’ait
pas la même échelle de valeurs.
On ira donc acheter ses livres. On fermera la porte de
notre chambre, on se mettra un vieux chapeau de pêche sur la tête, on
cherchera notre plus longue et plus large cravate dans le fond du
garde-robe, on mettra une grosse épingle à couche pour remplacer le
premier bouton manquant d’une vieille chemise, on se mettra du cirage à
chaussure sous le menton en souriant bien grand avec les yeux moitié
tristes moitié rieurs.
Vu que la page est tournée pour toujours sur ce
personnage tristérique, on sera, nous, le nouveau Tournesol, et
lentement, avec délices, on décortiquera, oui on dépouillera mot à mot,
phrase par phrase, à haute voix, les textes de Monsieur Sol, et
d’entendre avec surprise les applaudissements… de notre femme et de nos
enfants.
Sol est revenu à la vie !
Baby Soler
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| Sourdine # 157 mars/avril 2006 |
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Quand j'étais jeune - cela fait longtemps - j'allais souvent dans
les discothèques, toujours seul. La musique me grisait, les mouvements
des corps me subjuguaient, je plongeais par terre, par en arrière, de
gauche à droite. Les danses en ligne n'existaient pas alors. C'était la
danse des
corps du soleil sans filet.
La musique entrait dans mon cerveau avec toutes ses subtilités et
caresses, sans aucun son discordant. Les pores de ma peau vibraient à
leur apogée.
D'autres fois, j'allais dans des salles de jazz du Vieux-Montréal, les
yeux rivés sur l'énorme contrebasse et son archet qui tirait les
vibrations de mon âme, le saxophone plié en deux arrosé de gouttelettes
de sueurs jazzées tout au long de sa courbe dorée, le piano avec sa
rivière de notes diamantées électriques et mourantes sur le clavier.
Le Messie de Haendel à la Place des Arts à 15 ans, le chœur tel une
cavalerie faisant voler en éclats le plafond par un puissant vibratto
Alleluiah !
Quarante ans après ces sons, ils sont installés dans mon subconscient,
comme ces nuits où j'étais chef d'orchestre à 14 ans dans le sous-sol de
la maison familiale, à jouer Tchaïkovski, Beethoven, Brahms,
reconnaissant toutes les notes, faisant du bras gauche déclencher les
trompettes, puis leur ordonnant de se taire pour faire place aux
violons, chaque mouvement correspondant aux arrêts et départs des
mouvements symphoniques.
Léveillée, Pauline Julien, Georges Dor, Vigneault, je connaissais toutes
leurs mélodies; Édith Piaf, Aznavour, Bécaud, leurs chansons savoureuses
étaient sur mes lèvres.
Aujourd'hui, je les ai tous enterrés dans un grand cercueil musical,
silencieux. Je ne les entends plus, ils n'entendent plus aucun
applaudissement.
Le barman a crié son " last call ". J'ai vidé tranquillement mon cognac,
jeté un dernier coup d'œil sur les filles : belles comme des notes… pas
touche; le couvercle se referme sur la musique de mes vingt ans.
Maintenant je n'écoute plus ni chansons, ni piano mécanique, ni ne vais
danser. Bercé par les mélodies d'antan, bercé par ma mélancolie, par le
rêve fou d'un monde meilleur où je serai de nouveau chef d'un vrai
orchestre qui effacera toutes les fausses notes, où je serai danseur fou
d'allégresse, voltigeant autour de ravissantes robes aux corps parfaits.
J'aurai alors traversé le pont de l'irréel aujourd'hui au … réel et
éternel Demain.
Sourdine 156 janvier / février 2006 |
| Mal intendant |
L'armée déboule de mots allemands : tous raboutés l'un à l'autre, le
verbe à la fin, comme en latin, sauf qu'eux connaissaient le grec, la
salade grecque, crémeuse et savoureuse.
La crème 35 % fait gonfler mon esprit, l'épaissit.
J'ai mal à l'osselet mon caporal : M'accorderez-vous une dispense ? SVP
que je n'aille pas à la chorale me faire crever les tympans et ne pas
avoir à applaudir la fanfare
qui fait tout un tintamarre.
Je suis mal, intendant, et perds le cap haut ral.
Ne suis qu'un simple soldat sans arme,
complètement désarmé face à la mitraille des mots qui me pétaradent
comme des motards et me font me sentir loss angel.
Por favor, please, s'il vous plait, cessez ces cris qui me font
souhaiter le bagne loin des constants big bang.
Je fais off. Je débranche…pour rester en vie.
Merci capitaine.
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Sourdine 153 juillet/août 2005
De rouet à roi
Es-tu sourd ?
Es-tu sûr ?
Es-tu sire ?
Es-tu sûre ?
Non ! Surette ! Pas amer : S-U-R-E-T-T-E.
Y en a qui ont le mot sur le bout de la langue. Moi les miens glissent
de la bouche à l'oreille puis reglissent vers la bouche : une glissade
d'os, d'osselets qui ne sont plus performants, pères formants de petits
mots crochus qui donnent des jambettes à leurs petits frères et font
tomber
les phrases en bas du train de vie.
En déroute. Des routes opposées, on a inversé les panneaux de direction.
Je perds le nord. J'aimerais bien me retrouver dans le sud, au chaud de
la compréhension.
Boire l'eau fraîche des mots clairs.
Quand il y a foule je vis en retraite, même s'il y a des si belles, je
m'en tiens loin. Lors d'un tête-à-tête je suis enfin le roi, mon
interlocuteur aussi est roi : la cour est petite
mais pleine de sens.
Alors je suis heureux de pouvoir savourer chaque mot,
chaque syllabe, chaque lettre : Vive le roi !
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Sourdine 153 juillet/août 2005
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Ah non ! C'est pas vrai ! Cinq heures du matin et ça sonne à la porte !
Avec insistance à part ça ! Je m'avance vers la porte, je sonne pour
qu'on ouvre : personne. Je descends l'escalier en pyjama : ouvre la
porte : personne. Personne! Comment ça personne ! Est-ce qu'ils sonnent
pour venir livrer une pizza, nous offrir l'abonnement au journal local ?
À cinq heures du matin !
C'est des bandits qui font ça, rien de moins. Pas des jeunes. Les
jeunes, ils dorment jusqu'à temps qu'ils se fassent réveiller par leur
mère à 6:30. Mais là :
PERSONNE.
Je remonte l'escalier, intrigué. Qui ça peut-il être ? Le monde joue pas
des farces à cette heure-là. Alors quoi, qui? ÇA SONNE ENCORE ! Alors là
j'appelle la police. C'est plus qu'effronté non ? Je redescends,
déterminé à leur parler dans la face, pas la figure, la face. J'ouvre la
porte, regarde à gauche, à droite, en bas sur la rue. Disparus,
volatilisés, de vrais garnements complètements
effrontés.
Je remonte, bien décidé à ne plus descendre. Je m'assois dans le salon,
confortable. Je prête l'oreille : DONG ! DONG ! DONG ! Vraiment fort.
Mais je ne bouge pas. Je veux savoir. Je veux comprendre. : DONG ! DONG!
DONG!
Je regarde par la fenêtre en bas : personne. DONG ! DONG! DONG ! C'est
pas vrai ! Celui qui sonne du bouton sur la porte… n'est autre que moi !
Mes acouphènes (qui m'habitent pourtant depuis trente ans), comme un raz
de marée, viennent de s'amplifier at tsunamus. J'ai entendu parler d'un
ami en France qui du jour au lendemain a entendu une locomotive foncer
sur lui à toute vitesse… et tout cela se passait dans son oreille, entre
ses deux
oreilles.
Entre mes deux oreilles il se passe bien des choses, de quoi me rendre
DONG DONG parfois. Mais depuis le temps, j'apprends à apprivoiser. Je
sors mon fouet de dompteur et je le fais reculer dans sa cage, ou bondir
loin
de moi sans qu'il me morde.
Dorénavant, quand j'entendrai la sonnerie de la porte à 5 h du matin, je
mettrai le DONG DONG en cage. Quand le jour, les fourmis/acouphènes
envahiront mes oreilles et joueront aux malins pylônes électriques, je
les court-circuiterai, les écraserai, ferai en sorte qu'elles deviennent
partie de ma ruche interne.
Ce cillement que personne n'entend sinon moi, je lui construirai des
barrières, une prison, pour que dorénavant,
ce soit lui et non moi, le prisonnier.
Et alors, quand ça sonnera à la porte, quelle que soit l'heure du jour
ou de la nuit, je saurai que ce sont des amis qui viennent me voir,
qu'ils soient visibles ou invisibles, enfin libéré que je serai de mes
chaînes, ayant décidé que tous les sons sont bons, qu'ils soient réels
ou imaginaires.
DONG ! DONG ! … Je vous attendais mes amis. Le café est servi. Faites
votre choix entre les tasses de café vides ou pleines, il y en a pour
tout le monde. Je n'ai pas eu à descendre l'escalier. Je savais que… ma
tête était pleine
de monde, et qu'il faut vivre avec la tête qu'on a.
Carol Trottier
16 mars 2005-03-16
Sourdine 152 mai/juin 2005
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La cochlée, partie de l'oreille interne, est-elle ordinaire ? Non,
elle est extraordinaire. En 1979, Réveillez-Vous l'a décrite ainsi : "
Le miracle proprement dit se déroule dans la cochlée, cette partie de
l'oreille interne qui ressemble à un limaçon. Là, les vibrations
mécaniques sont converties en impulsions électriques et acheminées
jusqu'au cerveau où elles sont interprétées comme des sons. À cet effet,
il s'y trouve un organe qui contient 24 000 cils minuscules qui
fonctionnent comme les cordes d'un piano. Les vibrations acoustiques
transmises à la cochlée sont décomposées en différentes tonalités par
ces "cordes". Les cils envoient ensuite des influx électriques au
cerveau par l'intermédiaire des nerfs auxquels ils sont reliés. À ce
sujet, une encyclopédie déclare: "Puisque la cochlée de l'oreille d'un
pianiste est environ un million de fois plus petite que le piano sur
lequel il joue, il faut réduire au cent millionième le clavier et les
cordes d'un piano si l'on veut se représenter la taille du 'piano'
auditif qui fonctionne dans l'oreille." Ce "piano", renfermé dans un
organe de la taille d'un pois, reproduit tous les sons, du plus doux
murmure de la voix au fortissimo d'un orchestre symphonique. Est-ce le
hasard, ou bien cette disposition révèle-t-elle un plan préparé à
l'avance? A-t-on jamais ouï-dire qu'un piano à
queue ait vu le jour par accident? "
Il y a 2000 ans, on amena à Jésus " un homme qui était sourd et avait un
empêchement de la langue, et on le supplia de poser la main sur lui. Et
il le prit hors de la foule, à part, et mit ses doigts dans les oreilles
de l'homme et, après avoir craché (…). Et bien, ses oreilles s'ouvrirent,
et le lien de sa langue se dénoua, et il se mit à parler normalement. "
Marc 7:32 Le Créateur de l'oreille a-t-il "un plan préparé à l'avance "
pour ceux dont le piano interne sonne faux ou ne sonne plus du tout ?
Une prophétie biblique dit ceci : " À cette époque s'ouvriront les yeux
des aveugles, et s'ouvriront les oreilles des sourds.
" Isaïe 35 :5
Dieu prouvera alors à l'humanité toute entière qu'il n'est pas sourd et
qu'il prêtait l'oreille depuis des milliers d'années aux prières qu'on
lui adressait.Carol Trottier
Sourdine # 150 janvier/février 2005
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Je suis ivre quand j'entends par le moyen des mots que je lis sur
l'écran. Vite par contre je suis dégrisé quand les mots blancs sur la
bande noire n'apparaissent pas.
Une bande maîtresse pour mettre un film en sous-titres coûte quelques
centaines de dollars. Divisée par des "tonnes de copies ", elle revient
à quelques sous la cassette. En anglais, en espagnol, sur DVD il n'y a
pas de problèmes : sous-titres partout. En français, c'est mieux qu'il y
a vingt ans c'est vrai. Mais la population malentendante francophone du
Québec a dépassé les
700 000 : une tonne de malentendants… une tonne de frustrés, de déçus
quand leur bande n'est pas là.
Je suis saoul de joie quand les sous-titres en français sont là. Chaque
fois que je loue un film non sous-titré par contre, je dégrise.
Faudra-t-il attendre un million, deux millions de personnes handicapées
auditives québécoises avant que l'industrie ne cesse de faire la sourde
oreille à nos besoins ? Je ne pars pas en croisade : un amputé ne
sautera jamais à la corde… Les aveugles par exemple, ne revendiquent pas
de films en braille. Ils se contentent de regarder sans voir. Moi je
vois sans comprendre à 100 %. Mon implant me permet de capter le sens de
l'histoire, c'est déjà beau.
Et les sourds-muets-aveugles assis devant la télévision ? Eux ils
s'inventent des histoires, parfois plus drôles que la réalité. Parfois
plus tristes. Combien souvent j'ai vu des parfaitement entendants
bâiller aux corneilles au cinéma. Toi mon pit, t'as des yeux, des bras,
des jambes, un cerveau : t'es gras dur, même si tu comprends pas tout.
Ce qui compte, c'est de " se " comprendre soi-même.
Le reste, c'est relatif, c'est secondaire. Ferme donc la TV et va te
coucher : les beaux rêves, ça se comprend sans sous-titres. C'est vrai.
Je ferme donc la lumière. Et je m'enfonce, doucement, dans un silencieux
sommeil sans paroles.
Carol Trottier
Sourdine # 150 janvier/février 2005
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| Hand in cap
par Carol Trottier |
| Il y a quelques siècles existait un jeu du
hasard appelé "hand in cap" (jeu du chapeau). On pigeait dans un chapeau pour
en tirer on ne savait trop quoi: c'était la surprise. Ce jeu, avec ses déceptions
répétées, en est venu à porter le nom français "handicap".
"Hand in cap" va comme un gant aux malentendants. Chaque fois que quelqu'un leur
parle, ils pigent dans le chapeau. Parfois le hasard leur fait comprendre le bon mot,
parfois ils tombent... juste à côté: "Dix portes" ou "Six fortes"?
"H3B" ou "H3T"? Hand in cap...
La lecture labiale, c'est vrai, aide à comprendre le sens d'une phrase. C'est exactement
ce que je me dis chaque jour lorsque je suis coincé à écouter un message sur mon
pagette ou ma boîte vocale: hand in cap... J'ai beau peser sur la fonction
"Répéter", je ne parviens pas à déchiffrer ces mystérieux messages. Je
voudrais me plonger la tête dans l'appareil pour me rendre au centre du message: bloqué.
Chaque jour que descend plus mon ouïe et que je m'éloigne du monde des entendants, je me
vois jouer du chapeau, la main dans le sac à surprises. Je me vois dans la cabine
insonorisée de mon audiologiste: "Répétez après moi..." - "Pesez sur le
bouton quand vous entendrez un son dans votre oreille gauche..." Hand in cap...
Avec les années, je devine et me rappelle quelques phrases des tests précédents,
pensant pouvoir tricher un peu, paraître meilleur entendant. L'audiogramme ne se
laisse pas jouer du chapeau: les courbes plongent. Ce qui me fait dire que je n'ai jamais
compris ces sourds et malentendants qui rejettent la notion de handicap, se disant normaux
"dans leur monde". Plus je me dirige irréversiblement vers le monde des sourds,
plus je mets souvent la main dans le chapeau sans y trouver les mots qui me permettraient
de comprendre, plus je me sens handicapé, mutilé, amputé.
La communication, l'échange verbal, sont des dons merveilleux. La prothèse savamment
programmée pour combler les carences auditives devient lourde béquille, grosse timbale
quand un ami met de la musique d'ambiance (traduisez par musique d'enterrement de
décibels encombrants) ou que trois ou quatre invités conversent en même temps (comme si
on déversait par exprès tout un plat d'ustensiles à mes pieds sur du terrazo).
Oreille, oreille de mon enfance, combien je m'ennuie de toi! Sereinement, je m'arme de
patience (ainsi que mon entourage, merci à lui), sachant que le Créateur de l'oreille ne
laissera pas éternellement l'homme tourner ainsi autour du chapeau. Un jour, a écrit un
prophète, "les sourds entendront".
Ce jour-là, je l'attends, je l'entends déjà
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| Sourdine # 124 [ juillet / août 2000 ] |
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Et patati et
patate par Carol
Trottier |
Et puis?
Épuisé.
Et puisard
que sont mes oreilles sèches
où tombent et déboulent les mots
écorchés
Et cherchez, cherchez-en le sens.
Mes oreilles font le puits et le beau temps.
Les acouphènes-pylônes me malmènent et me mènent
à la chaise électrique
où s'assassinent les mots
coupables en deux.
Je cherche queue et tête
de ces mots sans sens
qui parfois font finir les conversations
en queue de
Sirène: tête et torse de femme splendide
à fluide queue de poisson.
Ainsi m'attirent les gens par des
Comment ça va?
et puis commence la java
Avance Recule je comprends pas.
La sirène se déclenche dans ma police tête
j'ai pas tout à fait compris
j'ai pas toeuf...
Patof...
Patate dans la bouche
c'est pour ça que je comprends pas.
Vous: patate dans la bouche.
Moi: patate de l'orifice à l'interne.
On n'en ferait pas un feuilleton,
de tout ce qui se passe à l'urgence
de mes auditions.
Tous ces mots malades, blessés au vif,
mourant à la porte d'une phrase.
Quoi? Quoi? Quoi?
Coiffe de religieuse qui embellissait une tête plate, décapitée de ses beaux cheveux
par amour pour son seigneur invisible.
Ainsi me coiffe d'un beau sourire quand mille et un mots tombent à plat, décousus,
décoiffés.
Cheval de Troie
je ne sais plus par où sortir.
C'est l'embuscade auditive
au beau milieu du salon
où s'échangent des sons
plus longs que des phrases allemandes
qui quand je les coupe
deviennent wallons.
Mais wallon pas comprends moi pas plus.
Ti nèg c'est comme ça que j'entends,
les pieds dans les plats
dans les fils et batteries
de tous ces accessoires
que j'achète ou loue ou emprunte
pour tester et voir si j'entendrais mieux avec:
Lumières qui clignotent
quand ça sonne à la porte.
Extension du micro pour la télévision.
Testeur de piles au cas où ce serait ça.
Adaptateur pour amplifier le téléphone
(la différence entre p et b multipliée par 5,
c'est souvent la confusion multipliée par 5).
Heureusement qu'il y a la nuit où,
ma prothèse dans le tiroir,
mes fils tous rangés dans la petite boîte,
la télévision fermée,
le téléphone coupé,
quand je me parle,
j'entends.
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| Sourdine # 123 [ mai - juin 2000 ]
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On n'a pas idée de couper ainsi les phrases en mots qui n'ont ni
queue ni tête. Oui, j'entends bizarrement. Oui je l'avoue, je comprends une phrase quand
je suis rendu à sa fin. C'est alors que je raboute (oui, que je mets bout à bout) les
mots entendus par-ci par-là et qui finalement prennent leur sens, comme le latin qui
mettait ses verbes à la fin.
On n'a pas idée de couper les mots en syllabes pour que supposément je comprenne mieux:
em-bou-teil-la-ge! Que signifie "an"? "bou"? "teil"?
"âge"?
On n'a pas idée, quand on entend, de ce que les non-entendants n'entendent pas, de la
gymnastique mentale qu'ils doivent pratiquer pour saisir au vol les mots mutilés,
coupés. Des efforts qu'ils doivent commettre pour rapiécer tous les morceaux avant de
déceler le sens d'une phrase envoyée (pas une, des dizaines!) en pétarade dans leur
canal auditif rétréci comme un entonnoir, véritable oie qu'on a forcée d'avaler des
mots, des mots, des centaines de mots qu'ils passeront au hachoir.
Je viens de lire dans un "Réveillez-Vous" "qu'une tête de serpent à
sonnettes coupée du reste du corps continue d'attaquer les objets que l'on agite devant
elle jusqu'à une heure après la mort de l'animal." Les mots d'une phrase sont
souvent comme la tête du serpent décapité; ils mordent hors contexte. Ils sont morts
mais ils sont vivants. Voilà pourquoi les entendants disent souvent: "Ah! Laisse
faire" quand ils voient qu'on n'a pas compris. Tête décapitée qui mord encore...
Brouhaha: "Bruit confus qui s'élève dans une foule." (définition du Petit
Robert). Quelle belle description du brouhaha! Je suis souvent dans le brouhaha, même
quand la foule est petite. Parfois, quatre personnes à table et c'est le brouhaha, le
bruit confus, les confettis sans la noce.
Je deviens alors voyeur de lèvres à fond de train. Ma tête va de gauche à droite, pour
tâcher de "voir" les mots, même quand une main cache la bouche. Alors j'essaie
de deviner les mots, les phrases. Qu'est-ce qu'il a dit, lui? Et elle, pourquoi elle dit
cela? Et moi, pourquoi j'ai pas le droit d'intervenir? Pourquoi j'interviens pas dans le
bon temps? Les autres échangent des idées, moi je "coupe" la conversation!
Têtes de serpent à sonnettes, sonnez les matines!
Pas la cornée. La corvée des mots que j'empile comme du bois de chauffage pour chauffer
la cabane de l'entendement. Et que ça chauffe! Je pense aux vues de cow-boys qui
poursuivaient la locomotive; le gars qui pelletait pour mettre du charbon, il en était
tout noir tellement il se grouillait le gars. Je suis noir de courir après les phrases
qui me chauffent les oreilles. Pourquoi noir? Parce ce que je ne veux pas faire semblant
d'entendre. Je veux entendre. Alors je bûche. Oui, un vrai bûcheron de la décortication
("action de dépouiller de son écorce", merci Petit Robert - combien c'est sur
mesure avec mes bûches).
Ô baume d'être assis à côté d'un bon Samaritain qui parle à mon rythme et vérifie
si j'ai bien compris! C'est comme s'il me prenait par la main du bout des lèvres. Alors
là je décompresse. Je n'ai plus besoin de compresses sur mes oreilles écorchées; elles
deviennent fonctionnelles. Mon cerveau devient fonctionnel. Et le brouhaha de se dissiper
comme la brume qui fait place au soleil...
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| Sourdine # 122 [ mars - avril 2000 ] |
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Deux oreilles : l'humaine et l'autre...
par Carol Trottier |
| Après tout, l'an 2000 est dit
"après Jésus-Christ".
Après l'an 2000, le Christ fera-t-il quelque chose pour les sourds ?
Il y a plus de trente ans déjà, Alvin Toffler écrivait Le choc
du futur. Homme de science, monsieur Toffler a su voir les métamorphoses qu'apporterait
la technologie, le choc auquel auraient à faire face les humains devant les changements
de plus en plus rapides. La théorie du mieux adapté est plus importante que jamais.
Dans un reportage de fin de siècle, un savant installé en Alaska parle d'une importante
fonte des glaciers qui influera sur le climat de la planète entière: "Brûlera,
brûlera pas ? Sera inondée ou pas?"
On ne rit plus. Ou on ne s'en fait plus. Alarme et euphorie en même temps. On crie hourra
aux signes et sous-titres universels. Enfin la population entendante reconnaît
l'existence d'une population qui n'entend pas mais qui est, elle aussi, assoiffée de
savoir, de se divertir, de suivre le train comme tout le monde. En même temps, de par son
vieillissement, de par la montée des décibels, la population du globe voit augmenter le
nombre des malentendants et des sourds.
Sera-t-on heureux le jour hypothétique où tous sur la terre n'entendront plus et seront
tous branchés sur les médias 100% sous-titrés ? Une terre de vieillards brûlés par un
soleil sans sa couche, où personne n'entendra plus personne ?
Personne ne connaît l'avenir. Tous jonglent avec les hypothèses, roses ou noires.
Pourtant, il y a moyen de savoir. Des centaines de millions de gens ont fait la queue dans
les centres d'achats et les églises en décembre. Un point commun : on parle du petit
Jésus venu il y a deux mille ans. C'est beau, c'est vrai. Et après, et maintenant ? Tout
bébé vieillit. À partir de l'âge de trente ans, le Christ a fait des milliers de
miracles selon le témoignage de milliers de témoins oculaires. Il a entre autres guéri
des sourds, des muets. Toujours d'après la Bible, le Christ a été ressuscité en tant
que Roi puissant à qui a été donné autorité sur le ciel et la terre. Un jour viendra
où il prendra possession de la terre et étendra ses guérisons à l'échelle mondiale.
Voilà une splendide perspective, au troisième millénaire. Dans ce monde à venir, nul
besoin de langage gestuel, de sous-titres, d'appareils auditifs. Tant qu'à se nourrir de
visions, pourquoi pas de celle-ci qu'on trouve dans Apocalypse 21: 1,5: "Et j'ai vu
un nouveau ciel et une nouvelle terre (...). Et Celui qui était assis sur le trône a
dit: "Voyez. Je suis en train de faire toutes choses nouvelles." Et il dit :
"Écris, parce que ces paroles sont fidèles et vraies." Que celui qui trouve
une meilleure nouvelle m'envoie tout de suite un courriel !
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| Sourdine # 121 [ janvier / février 2000 ] |
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Nous sommes quinze à table. Souper de famille. Les rires fusent, comme de vraies fusées. Cela me brûle d'arriver toujours en retard, une fois le feu d'artifice terminé. Dans ma tête je demande " Quoi ? " mais aucun son ne sort de ma bouche. Je ne veux pas être le trouble-fête, le rabat-
joie. Alors je me tais.
Mais je regarde, je contemple. Nièces, beaux-frères, belles-sœurs, neveux et petits-enfants, un couple d'amis. Du beau monde à voir. Si j'étais aveugle en plus d'être malentendant, je manquerais beaucoup plus. Alors je les regarde, intensément. Là est mon plaisir. Et je me raconte des histoires, comme ma grand'mère de 90 ans qui n'entendait plus un mot. On l'asseyait devant la télévision et là elle fixait les personnages. Elle écrivait son scénario au fur et à mesure qu'elle voyait les images. Elle créait son film, son nom paraissait au générique, presque.
Je me décide à faire de même. La plus jeune de mes nièces se tait mais elle observe, terminant l'assiette de son chum, du riz. L'autre coupe le gâteau, concentrée sur ses gestes pour couper en portions égales. L'amie flatte le dos de son mari, doux petit câlin. Le bébé passe de l'un à
l'autre, on l'applaudit. Il dit Wa Wa.
Dans tout cela, pas un mot d'échangé mais un flot de tendresse, d'affection, de silences qui parlent sans qu'un
mot sorte de la bouche.
Si je te le… oublie le me le bonhomme, sois observateur, perspicace. Ne vise pas la barre des entendants mais lis sur les lèvres, les visages, les sourcils, les fronts, les mains, les yeux. Les corps en entier parlent, disent des choses que bien des entendants n'entendent ni ne voient.
La soirée s'achève, riche de sons visuels. Je n'ai pas tout compris… j'ai tout compris. À moi de faire mes devoirs sans les imposer aux autres. J'ai aimé ce repas de famille parce que j'ai rectifié mon tir : je ne leur ai pas tiré dessus à coups de remontrances. J'ai sorti mes lunettes d'approche. Tous étaient beaux, gentils. J'ai remplacé mes deux oreilles par quatre yeux. Cela en valait la peine. J'ai passé une belle soirée, comprenant au moins ce que je pouvais comprendre, comprenant que c'est moins une question auditive que d'attitude. Bonne leçon pour
demain, bonne leçon pour la vie.
Carol Trottier
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| Sourdine # 145 mars/avril 2004
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Secret
bien gardé
Secret bien gardé
" Pardon ? " Quand un malentendant demande pardon, ce n'est pas parce qu'il s'excuse ou qu'il a commis une erreur. C'est qu'il n'a pas bien entendu. Dans ce contexte, " pardon ?" signifie " Répétez s'il-vous-plaît". Combien est appréciable la réaction de l'interlocuteur qui répète aimablement, ou change la tournure de la phrase pour qu'elle soit plus audible.
Mais parfois, on s'érafle les genoux à force de se mettre à genoux devant tout un chacun : au marché, au métro, au centre d'achats, bref partout où il y a des gens qui émettent des sons. Et surtout, durant ces tête-à-tête de 4 ou 6 amis réunis dans un restaurant : " Pardon. Pardon. Pardon. Pardon. "
Alors se glisse sournoisement une sourde stratégie. Même si on n'a pas saisi le sens d'une blague (toujours dite en decrescendo pour nous faire manquer le meilleur de la fin, inaudible), même si on perd une phrase importante qui transforme la conversation en casse-tête chinois, on a peine à ouvrir la bouche pour dire " Pardon". On ne dit plus ce mot qui permettrait de dévoiler la clé des mots mystérieux.
Au lieu de cela, on sort notre sourire du dimanche, avec une cravate sur la gorge, pour cacher le nœud… sous la gorge. On fait semblant d'avoir tout compris, on hoche la tête. On trouve des trucs du style : " Ah oui ! Ah bon ! "
À ma femme cependant, on ne la fait pas. Chaque mot qui sort de sa bouche entre dans mes oreilles handicapées. La réponse n'est pas dans mes Pardons mais dans mes yeux. Tout de suite elle voit si j'ai compris ou non. Elle veut savoir, ma chérie, elle veut rester connectée à son mari, elle me veut sans cravate dans la gorge.
Chers entendants, quand vous entendrez frapper à la porte de vos oreilles et que se présentera le visiteur " Pardon ", prêtez-y attention. Si vous l'écoutez, il vous écoutera. Sinon, il fera semblant… et vous ne saurez jamais ce qu'il pense, ni s'il a compris. Voilà le secret dévoilé.
Carol Trottier
carol.trottier@promocat-pub.com
Sourdine # 148 septembre / octobre 2004
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"Graisse ferme formant une couche épaisse dans le tissu sous-cutané du porc. " Le Petit Robert
J'ai " vu " le meilleur film de l'année mais il était le pire parce que je ne l'ai pas bien "entendu". L'art a pris sa claque.
Depuis des décennies, je ne suis pas allé entendre un concert car ce que j'entendrais serait un cancer de décibels disgracieux, égratignant les oreilles.
Dans le bruit, mon oreille est lard. Pas mon oreille, mon implant s'cusez. Je dis oreille parce que je les vois dans le miroir mais en fait elles n'existent plus. Elles sont le symbole de l'entendement mais elles sont bouchées, comme avec du ciment. Mon implant est mon antenne parabolique sur le monde extérieur. Le bruit est décidément mon pire ennemi. Avec lui partent les amis, les mélodies, les belles histoires chuchotées.
J'aimais l'art, mais maintenant que je suis lard auditif, je suis très sélectif, limitatif.
Heureux êtes-vous, les non-lard; aimez l'art en double, même si cela ne compense pas pour ceux qui entendent trouble.
Au moins il y a la tête, avec l'imagination : j'imagine que je suis un artiste, et que je joue de la musique, que j'acte une pièce de théâtre. J'entends tout… dans ma tête : voilà l'art de bien voir les choses.
Carol Trottier
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Mendiants de sons
J'ai connu plusieurs sourds, tous gentils, chaleureux, très expressifs. Qui me regardaient droit dans les yeux pour bien ''voir'' ce que je disais. Je me sentais
quelqu'un, valorisé par tout leur être qui me prêtait leur attention. Leur gestuel est un véritable ballet, gracieux, énergique, faisant tout voler en l'air, puis se chuchotant
par de petits gestes.
Un jour, j'ai eu toute une révélation. Un sourd me disait par l'entremise d'une interprète que c'était bien l'implant que j'avais, parce que j'étais un adulte. Mais pour un enfant ce n'est pas pareil. Ses parents ne peuvent pas décider pour lui qu'il ne sera plus un sourd, ce sera à lui de décider quand il sera adulte mais en attendant il doit rester sourd. Parce que c'est son monde. Et que c'est un monde à part entière. Pas handicapé. Bien dans sa peau.
J'ai été très surpris de lire il y a plusieurs mois sur Internet qu'en France il y a un grand mouvement anti-implant pour les enfants chez des sourds, pas tous les sourds, mais un groupe résolument sourd qui veut demeurer sourd,
garder son identité, son monde clos.
On refuse donc l'opération miracle qui permettrait à des sourds, qu'ils soient enfants ou adultes, d'entendre. Et je demande à ces sourds tenaces : Aimeriez-vous entendre des cigales, un groupe de jazz, le murmure à l'oreille d'un doux ''Je t'aime'' ? Les devenus malentendants sont des mendiants de sons qu'ils ont naguère entendus mais qui sont disparus de leur univers devenu flou, trouble, grisâtre.
Sourds gentils, chaleureux, expressifs : Je vous souhaite de tout cœur qu'un jour vous entendiez ces sons qui ne peuvent se signer, qui troublent l'âme par les vibrations qui vont au fond du cœur. Je vous le souhaite, de tout mon
cœur.
Carol Trottier
un implanté heureux d'entendre
octobre 2003
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| Sourdine # 143 novembre / décembre 2003
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J’ai mal au ventre, de
n’avoir pas assez ri toute ma vie.
Ils
ont mal au ventre eux aussi les Chinois, de n’avoir mangé que riz,
Toute
leur vie. Du riz sauvage.
Des
feux de mots qui enflamment, n’en ai point entendu souvent.
Plutôt
des riz-de-marée, y en a marre de me culpabiliser de ne point rire.
Suis
pourtant chatouilleux.
Alors
chatouillez-moi s’il vous plaît, même si vos farces sont plates,
Mon
rire est haut et gras quand on me chatouille.
Enregistrez-le
et faites de l’écho,
Vous
remplirez vos salles d’échos grassouillets.
Les
sourds ne rient point, ils ricanent.
Ils
comprennent à double, quadruple sens.
Ils
se font signe quand c’est drôle
Ils
se font signe quand c’est triste
Ils
se racontent des farces en silence
Et
rient à gorge chaude
À
donner froid dans le dos.
Ils
ne vont pas entendre les festivals pour rire les sourds,
Ils
sont un festival
Ils
sont tous acteurs
Ils
montent tous sur l’estrade
Et
s’applaudissent tous en silence.
J’aime les sourds
J’aime
leurs yeux qui parlent
J’aime
entendre leurs silences.
J’aime
leur festival.
Ils
me font rire, tout doux.
Ils
ne se forcent pas pour rire les sourds.
Ils
ne montent pas des bateaux à une foule désoeuvrée.
Ils
se serrent les coudes
Pour
ne pas avoir froid.
Ils
sont un cercle fermé,
Une
seule langue, tout autour de la terre.
Ils
ont un rire bien à eux qui les unit, qui les soude,
D’un
bout à l’autre de la planète.
Décidément,
c’est eux que je choisis, comme festival juste pour
vivre.
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| Sourdine # 139 mars / avril 2003 |
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Langue pendue
Par Carol Trottier
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J'écoute les nouvelles :
Une vraie mitraillette.
J'écoute les instructions sur boîte vocale :
Une pétarade de mots carabinés.
J'écoute mon voisin à moustache:
Je n'entends qu'à moitié ce qu'il baragouine.
Les gens pensent que parler lentement
Signifie lenteur d'esprit.
C'est vrai que le cerveau va très vite
Mais holà ! Tenons en bride le cheval de nos pensées.
Torrent d'un fleuve ?
Glissade d'eau d'un ruisseau ?
Langue pendue qui parle à haute vitesse
Ou pendaison d'un homme mort de n'avoir rien compris ?
Quand la langue ira au galop des malentendants,
Même les entendants entendront mieux :
On essaie ?
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| Sourdine # 138 janvier / février 2003 |
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| Ma tête est virée en labo.
Elle donne à gauche et à droite
Des coups de sabot.
Le programme UN me renvoie
Le clapottement des chevaux
Dont un, au commandement du cavalier,
Accélère dans la côte : clap, clap, clap.
Le programme DEUX fait crisser les pneus
Sous la pluie, criardement : quiz, quiz, quiz.
Avant d'écouter le troisième programme,
Troisième implantophonie,
Je traverse la rue le cur en fête :
J'entends comme Charlie Chaplin,
Je me sens clopin clopan,
Cric crac avec mon implant.
Des gouttes d'eau me traversent la tête
Sans que je sois mouillé.
Crac croc le jaz me distorsionne mieux que le festival.
Tout, dans la tête, entre les deux oreilles devenues que parure.
Implant ? J'aime, et j'entends l'ordre solennel :
" Silence : on tourne les programmes "
Écrit le deuxième jour de programmation.
Août 2001
Carol Trottier
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Platinium.
Plutonium :
Éclat d'échos. Dans ma tête.
Clap clap clap.
Où donc est le cap des sons naturels ?
Douce douce est la mer des vrais sons
Qui viennent de mon enfance,
Quand je ferme les yeux.
Aujourd'hui, mes oreilles ont baissé pavillon,
Finie la lutte contre les décibels crochus. Mais.
J'ai besoin de batteries, de fils,
D'un bloc-machin génial international patented,
Programmable pour le tonnerre et les caresses.
Ajustements produiront agrément, pour sûr.
C'est ma planche de salut,
Au moi matelot solitaire
Qui nage parmi une mer d'entendants.
Ma bouée : mon implant cochléaire,
La coqueluche des sourds de naguère.
Troisième jour de programmation.
29 août 2001Retour à Chroniques |
| Allo ?
Bip ! Bip... Bof! par
Carol Trottier |
Ca y est, j'ai la piqûre ! Je suis jaloux. Je veux
avoir mon cellulaire comme tout le monde. Quand je suis bloqué dans le traffic et que je
vois tous ces privilégiés continuer, eux, de communiquer avec leurs amis, poursuivre
leurs affaires, je me sens privé d'un article essentiel à la communication. Ce qui
n'était qu'un désir de consommateur est devenu une nécessité. Après avoir étoeuffé
ce désir légitime pendant quelques années, je n'en peux plus. Surtout que maintenant,
même les jeunes sont équipés comme des experts reporters.
Alors... la recherche commence. Je lis un spécial extraordinaire dans un journal. Un
vendeur expert m'appelle pour m'offrir la Lune + un cellulaire : tout gratuit ou presque.
Je salive. J'ai hâte... Ma belle-soeur arrive à la maison. J'essaie son truc ; difficile
les premières fois de trouver le ON, SWITCH, etc. Ça ne marche pas. Au moins
l'espérance demeure. J'arrive dans une première boutique: " Avez-vous un cellulaire
qui est compatible avec une prothèse auditive ? " La jeune fille de me regarder
gentiment... : " Je pense pas monsieur. " Puis elle me montre un beau modèle
très populaire, compose 611 et me fait écouter le message : pur comme du cristal.
Merveilleux: " Je peux l'utiliser pour appeler ma belle-soeur? Elle est dans le
centre d'achat. " Elle de me répondre : " On peut pas monsieur. Il est pas
branché ! " Je suis tenace. Je vais dans une Télé-Boutique. Ils ont de tout, la
technologie la plus avancée : " Avez-vous... " Et la seconde jeune fille de
faire des recherches... : " Désolé monsieur, ça ne se fait pas. " Bredouille,
je quitte les lieux, jaloux de tout ce monde qui attend pour partir avec son cellulaire.
Puis, tout à coup, je rencontre ma belle-soeur qui est toujours dans le centre d'achat :
"Je veux essayer ton cellulaire !" Elle compose un numéro, me passe
l'appareil... " Bip Bip Bip. " " T'écoute pas, Carol ! On te parle !
" J'écoute encore attentivement : " Bip Bip Bip. "
Alors je comprends... Son merveilleux cellulaire n'est pas fabriqué en fonction de la
position T des prothèses auditives et ne capte donc pas le champ magnétique qui me
permettrait moi aussi d'avoir mon merveilleux cellulaire. Tout de suite je me réajuste :
" Pas grave.
T'es en face de moi. Je peux te voir, donc faire de la lecture labiale. " Et elle de
partir à rire (elle est joviale de nature) et de continuer à me parler. Puis, une fois
que j'ai eu fini de manger mon beigne et qu'on se soit laissé, j'ai croisé plusieurs
personnes qui parlaient... à leur cellulaire sans dire un mot à la personne qui marchait
à côté d'elles.
Cela m'a fait penser à mes soirées tranquilles à la maison avec ma petite femme. C'est
vrai qu'il y a plusieurs émissions sans sous-titres, que c'est décevant quand on
s'installe et qu'on découvre une émission " normale " et qu'on ne comprend
rien. Mais la contrepartie positive, c'est quand on ferme la télévision et qu'on s'en va
dans la cuisine jouer une partie de scrable ou qu'on fait juste parler ensemble. Cela nous
rapproche et me rappelle que la communication, ce n'est pas le cellulaire, ce ne sont pas
les sous-titres (tout cela est certes très apprécié), c'est de se regarder dans les
yeux et prendre le temps de se parler. Voilà pourquoi, réflexion faite, quand j'essaie
un cellulaire, je dis : Allo ? Bip ! Bip... Bof
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| Sourdine # 120 [ novembre / décembre 1999] |
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| Malentendant? Pas
toujours aussi évident. par
Carol Trottier |
Dernièrement, je m'apprêtais à passer une belle
soirée en compagnie d'une amie dans un beau restaurant. De mon sac, j'ai sorti un
émetteur et un récepteur de bande MF. Je me suis passé une boucle magnétique autour du
cou. J'ai mis ma prothèse auditive en position pour capter les ondes. J'ai fait un test.
Réception numéro un.
Voilà que mon frère, propriétaire des lieux, vient nous saluer et faire un brin de
causette. "Qu'est-ce que c'est ça?", de me demander en voyant tout mon attirail
étalé sur la table. Très intéressé par mes explications, il veut essayer ce système
"bionique". Son audition a beaucoup chuté ces derniers mois et il ne peut plus
suivre les conversations en groupe. Nouveau malentendant, il aime l'idée d'avoir un
équipement de reporter au cou (l'expression vient de lui) qui lui permettrait de mieux
entendre. Il ne "veut pas que cela paraisse".
Voilà le point. Levez la main tous les sourds et malentendants qui ne "veulent pas
que cela paraisse". Et... deux millions de mains de se lever au Canada, vingt
millions de se lever aux États-Unis, six millions en France, des dizaines de millions sur
le continent africain, et ainsi sur la terre entière. Malentendants et sourds ne
"veulent pas que cela paraisse", qu'ils entendent peu ou prou.
Sentiment légitime. Personne n'aime afficher ses carences, ses faiblesses, ses handicaps.
Le hic est que cette invisibilité des difficultés auditives confond nos interlocuteurs
entendants. Ils nous regardent, voient deux belles oreilles bien installées sur notre
tête, et automatiquement sont certains que nous entendons aussi bien qu'eux.
Ainsi commence la valse des mots perdus, distordus, confondus, les embarras, malaises,
quiproquos, sourires gênés, - "Quoi?, - "Pas grave, j'ai rien dit..."
Combien j'aimerais parler à mes ancêtres durs d'oreille qui déambulaient avec leur
cornet un pied de long et quatre pouces de diamètre. On les voyait venir de loin. Déjà
on se préparait à leur articuler ça dans le creux de l'oreille, compatissant, se disant
qu'un cornet, c'est fait pour ça: Faut se faire comprendre! Comme j'aimerais savoir... Le
cornet est mort et enterré.
À sa place, l'invisible prothèse auditive avec ses performances indéniables, calibrées
pour répondre aux besoins de chacun: on se lève avec, on se couche avec, elles sont la
clé de l'audition. Par contre son invisibilité a un effet boomerang. On est ni vu ni
connu: personne ne réalise et ne voit qu'on n'entend pas bien. On "paraît"
entendant sans l'être. Ah! cher regretté cornet qui mettait les points sur les
"i" et permettait à tous de savoir.
Pour ma part, je me suis fait un mini-cornet: un MACARON-OREILLE qui affiche ma
déficience auditive et permet aux gens de s'ajuster immédiatement à mon handicap
auditif. Ils parlent moins fort, moins vite, me regardent davantage. Et moi de rêver...
Si tous les malentendants et sourds portaient ce mini-cornet, quelle surprise, quelle
découverte pour les habitants de la terre! On n'aurait plus besoin de se débattre pour
que les gens "haut placés" voient l'importance du sous-titrage: ils
"verraient" combien nous sommes nombreux à ne pouvoir entendre. Toutes les
portes nous seraient ouvertes. Alors, ça vous tente de mieux entendre? Procurez-vous donc
un mini-cornet et... sucrez-vous le bec avec de belles conversations!
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| Sourdine # 119 [ septembre / octobre 1999]
Carol Trottier |
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| Vie
de sons qui descendent par Carol Trottier |
- Quand jétais petit, tout allait tout seul
-
- Je partais pour lécole en sifflant. Je donnais des coups de
pied sur les roches. Une fois, lhiver, je me suis collé la langue sur un poteau de
clôture
elle est restée là, je ne me rappelle plus combien de temps. Jai eu
chaud. Ce doit être la sueur de la peur qui la fait décoller. En sixième année,
jaimais beaucoup la religieuse qui menseignait. Le vendredi après-midi, je
faisais partie des deux ou trois élus qui restaient après la classe pour cirer le
plancher de bois franc. On déplaçait les bureaux. On patinait dun bout à
lautre après avoir chaussé des gros bas de laine. Cétait beau de
sentendre glisser.
-
- À quatorze ans, javais une véritable passion pour la
musique classique. Tout seul au sous-sol où javais ma chambre, jécoutais
Beethoven, Chopin, Brahms. Jétais chef dorchestre; je connaissais toutes les
notes et du doigt je déclenchais les timbales, tout sarrêtait pour faire place au
piano dont jentendais les notes aller de gauche à droite de la pièce. À seize ans
alors que jétais pensionnaire, jai eu droit à une majestueuse sortie à la
Place des Arts où fut joué le Messie de Haendel. Jen frémissais tellement
cétait beau. Des sons à fendre lâme.
-
- Douze ans plus tard, alors que je fréquentais celle qui allait
devenir ma femme et que je faisais répéter, tant et si bien quelle me dit :
"Es-tu sourd ou si tu n'écoutes pas ?"
Je devenais sourd, en pente
douce. Un beau soir que jécoutais une belle pièce de musique, assis entre les deux
colonnes de son
, jai pour la première fois cessé dentendre les sons
passer dune colonne à lautre. Jécoutais pourtant, mais je
nentendais plus. Jentendais encore, mais le raffinement, la subtilité
faisaient partie du passé.
-
- Cétait il y a vingt ans... Extérieurement, mes oreilles
quinquagénaires nont pas rapetissé, elles semblent aussi entendantes que celles de
mon voisin qui, du troisième entend le chat miauler au premier, ou chuchote à son petit
gars en plein traffic. Aujourdhui, la musique si douce dantan est bruyante.
Même le violon est discordant.
-
- Aujourdhui, pour entendre de la belle musique, il me faut
fermer les yeux et me concentrer comme si jen jouais. Me rappeler lâge où je
sifflais en frappant les cailloux. Sourire en me revoyant dans mon sous-sol à faire
éclater le grand orchestre que je dirigeais avec brio...Mon archet est fêlé... Mais le
filet de voix qui parvient encore à moi me fait apprécier la patience de mes proches qui
sappliquent à se faire entendre. Linconnu au téléphone à qui je demande de
répéter et parler plus lentement parce que je suis malentendant et qui sexcuse...
tout cela me réconforte et mempêche de baisser les bras.
-
- Alors, les oreilles bien droites, je reprends le combat de
laudition, désireux plus que jamais dentendre le peu que je peux , du mieux
que je peux.
- Carol Trottier
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Sourdine # 117 [mai/juin 1999] |
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| Avec ou sans sous-titres...
par Carol Trottier |
Hum!
Belle soirée en perspective. Ma femme, entendante, s'est confortablement installée
devant notre nouvelle et grosse télévision. Décodeur intégré, programmation des
sous-titres enregistrée.
"Monte le
son chérie, je ne vois rien..." Pas de chance, un autre bon film sans sous-titres.
Heureusement, je me sens moins à part quand arrive le temps des annonces, toujours
sous-titrées merci. C'est drôle. Quand vient le temps des annonces, ma femme en profite
pour aller aux toilettes ou se chercher une liqueur. Moi c'est le contraire. Je reste
devant la télé pour lire les annonces sous-titrées, puis quand le film reprend, je vais
aux toilettes... Cela dure plus longtemps que pour ma femme. Alors je me trouve des
petites choses à faire avant les prochaines annonces.
Par exemple, j'ai
pensé écrire aux directeurs de la programmation de chaque poste que je regarde. Pour les
remercier des annonces sous-titrées que je retrouve partout. Je ne manque aucun message
publicitaire. C'est le côté pratique de la vie.
Les compagnies ne
sont pas sourdes à mes besoins de consommateur, je leur en suis gré. En fait, je suis
leur cible principale du fait que je ne manque aucune de leurs annonces tandis que ma
femme les saute systématiquement.
Parfois je reste
devant la télé même après les annonces et je regarde le film. J'aime être assis à
côté de ma femme. Juste pour le plaisir. Sans comprendre. Bien sûr, pas question de
lecture labiale. Le film est traduit. J'essaie des fois de pratiquer mon anglais en
silence mais ça me mélange, je l'avoue. Puis la lecture labiale lorsque c'est un film
d'animaux où un chien et une dinde dialoguent, c'est pas évident. Je me sens dindon.
Alors je
m'invente des histoires à partir des images. Puis, pendant les annonces, parfois je ne
regarde pas les sous-titres mais je demande à ma femme si mon histoire inventée
correspond à la vraie histoire du film. Surprenant. Ma femme me trouve pas mal bon.
Ce qui compte au
bout du compte, c'est pas la télé, c'est pas le film, c'est pas les annonces. C'est ma
femme. Pas besoin de sous-titres pour voir qu'elle m'aime. Ca, c'est évident, et ça me
rend content.
Shut! Le film
reprend ! |
Sourdine # 114 [novembre/décembre
1998] Carol Trottier |
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Sourde à jamais ? par Carol Trottier |
J'écoutais tantôt
VEDETTE EN DIRECT avec Pauline Julien voilà... trente ans au moins. Elle était belle, sa
voix était chaude, vibrante, tous étaient suspendus à ses lèvres... À l'âge de 70
ans, elle s'est enlevé la vie, vie qu'elle ne voulait plus vivre, débilitante, avilie,
avilissante. "Qu'elle était belle la Marie-Louche, qu'elle était belle...",
quand elle était jeune, quand elle était belle.
On peut l'imaginer, à 70 ans,
malade avilie, malade laide, auto-repoussante, qui s'est poussée au-delà de l'abime,
s'est jetée dans les bras de la mort non aimée, aimant qui attire mais ne retire pas son
bras de fer... voilà la vie, ce qu'on appelle la vie. Fernandel est mort, Edith Piaf,
Yves Montand. Tous, les uns après les autres, les petits et les grands, connus et
inconnus, passent sous la guillotine, le couperet implacable de la Mort.
De savoir cela peut avoir du bon
pour les vivants qui attendent leur tour, comme disait Jacques Brel: "Au
suivant." En attendant, on n'est pas obligé de mourir à petit feu en faisant
semblant que notre tour ne viendra pas. Faut regarder la vie en face, la mort aussi doit
être vue en face même si elle peut nous prendre par en arrière, par surprise. Oui... la
mort frappe et ouvre avant qu'on n'ait eu le temps de répondre, même si on a fait
semblant de ne pas avoir entendu frapper.
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Quand on tue une mouche, sa mère continue
de voler, son frère, ses enfants, qu'importe. Une mouche est une mouche, pas plus. Et
quand la mort tue, nous, on cesse un temps de voler. On a le soeuffle coupé, on refuse, on
repousse. Mais le filet se resserre, notre tour viendra à coup sûr, par devant, par
derrière. C'est dans ces moments qu'il faut regarder en haut, penser plus loin que
soi-même, chercher une autorité supérieure, un Être suprême capable d'arrêter la
main de la Mort et de la transformer en Vie. Qui d'autre que le Créateur pourrait stopper
la Mort et même la faire disparaître? Pourquoi nous avoir donné la vie si on n'est pas
différent de la mouche, du vieux boeuf qui tombe, de la tortue qui s'enlise dans sa tombe
de sable? |
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Sommes-nous ni plus ni moins que
l'herbe qui de Beauté verte jaunit, se fane puis se dessèche, craque, se rétrécit puis
finit en humus? Pourquoi donc cette flamme dans nos yeux, cet espoir que ne peut éteindre
aucun éteignoir, cette espérance de plus qu'une fin brute, brutale et sale? Pourquoi
même le pire des incroyants ne veut pas finir comme une mouche ou comme un brin vulgaire
brin d'herbe mort dans le champ? Pourquoi cette extension à la vie, cet étirement du
bras par-delà le dernier soeuffle? Pourquoi cet éventail à l'infini de fantômes,
d'anges, de voix, d'esprits, de voiles, d'aspirations, d'inspirations?
Parce que mourir est inacceptable.
Parce que l'homme n'a pas été créé pour mourir mais pour vivre. Pas pour naître et
balbutier à tâtons de zéro à vingt ans, faire l'ânon de vingt à trente, le champion
de trente à quarante, le tartempion de quarante à cinquante, le V.I.E.TON [course de la
vie contre la montre dont les aiguilles piquent et font peur à cause de leur vitesse
folle] de cinquante à soixante, le lampion jusqu'à ce que... Ce serait trop bête.
Justement. Nous ne sommes pas des bêtes. Mais des humains. À l'image de Dieu Qui nous
veut éternels. Si on le veut. C'est quand la mort frappe, à la porte voisine de la
nôtre, qu'on a tout le loisir d'y penser, en tremblant, en notre for intérieur, dans
toute l'ampleur de notre faiblesse: quand viendra mon tour, où est-ce que je m'en irai?
Et si c'était pour revenir ici,
sur terre, ressuciter avec nos deux oreilles, pour la réentendre chanter, la si belle
Pauline Julien à la magnifique chevelure de dame forte et douce à faire trembler les
feuilles d'automne, à faire frémir les sources en cascades... Oui, si sa place était
ici de nouveau, un jour, ce jour où tous les sourds entendraient, où tous les aveugles
la verraient, alors cela vaut la peine d'endurer nos jours sombres car ils seront tous
éclipsés par ce grand Jour où la joie de vivre sera au menu du jour de l'aube au
crépuscule quotidien. |
Sourdine # 113 [septembre/octobre 1998] Carol Trottier |
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JOUER AU SOURD
Il y a quelques années, tous les voyants voulaient jouer à l'aveugle.
Certains restaurants se sont spécialisés dans les soupers, non pas à la chandelle, mais
à la noirceur totale. Les voyants qui ont participé à de telles expériences riches en
émotions ont été sensibilisés au monde des aveugles. On prend pour acquis nos yeux,
notre vision. On ne pense pas à ceux qui ne voient pas. Ces expériences avaient pour but
d'ouvrir les yeux des voyants.
De telles initiatives ont été couvertes par les médias, des journalistes qui ont voulu
vivre cette expérience et se sont retrouvés désorientés : "Où est ma fourchette,
mon verre de vin ?" De touchants articles ont paru dans les journaux : on découvrait
un monde à part, on se sensibilisait à ces handicapés qui ne pouvaient aller contester
avec des pancartes dans la rue pour améliorer leur sort. Non-voyants, les aveugles sont
modestes et non bruyants.
Pourquoi pas, la société ayant été touchée par cette réalité cachée puis
dévoilée au grand jour, faire la même chose en créant le "jeu du sourd" ? On
pourrait instaurer la Journée du sourd. Cette journée-là, tout le monde jouerait au
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