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Carol Trottier

 

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Sourdine • # 172 novembre/décembre 2008 •

DU BOUT DES LÈVRES


Ce que je n’entends pas, je le vois.
Ce que je vois ne se dit pas,
ce sont des pensées écrites dans les yeux
noyées dans un flot de paroles
que je prends au fi let et essore,
pour en extraire le jus.


Voilà donc ce qui ne se dit pas !
Ce ne sont pas les coeurs qui font battre,
ce sont les lèvres.
C’est quand elles se rapprochent qu’elles se taisent
et qu’alors font battre les coeurs.


Beaucoup de bruit dans ce silence prolongé…
Les têtes se tournent, émues
de voir collés deux fauteuils roulants
sans pied aucun,
marchant pourtant si vite de leurs yeux,
roucoulant, sans mot dire :
le torrent de l’amour les inonde
et une forteresse les sépare du monde.


Le jour est devenu nuit.
La parole devient six lances
qui harponnent leurs corps de frissons.
La place pleine est devenue vide.
Il n’y a plus qu’eux
dont les fauteuils sont devenus un grand lit
où ils enlacent leurs jambes moignons, les yeux
fermés, pour mieux voir ce qu’ils ne voient pas.


La terre a cessé de rouler.
Pour toujours ils sont enlacés,
envolés d’un silence amoureux
dont tous les ‘’en santé’’ sont envieux.


Carol Trottier
juillet 2008
 


 

Un Mammouth à Cuba

En ce décembre, à Laval, je prépare mon voyage dans un beau pays de soleil et de palmiers. Je cherche dans mon dictionnaire de poche français-espagnol le mot «malentendant» : inexistant. Par hasard je regarde sur la page de droite et tombe sur le mot «mammouth». Bizarre: le réputé (pour ses mises à jour) dictionnaire Biaritz tient à conserver «mammouth» disparu depuis des millénaires et ne trouve pas justifié d’insérer la traduction de «malentendant», catégorie d’humains qui ne sont pourtant pas en voie de disparition. Par curiosité, je cherche le mot «sourd» : «sordo». Alors, par défaut, j’utiliserai «sordo» bien qu’étant implanté, assuré de ne rencontrer aucun mammouth à Cuba.

Peut-être Biaritz avait-il raison d’ignorer le mot « malentendant » avec l’aventure que je vais vous raconter. J’arrive à ma chambre, deux batteries à plat sur le chargeur. Je me souviens d’en avoir apporté une troisième que j’insère rapidement, fébrilement, dans mon microprocesseur. Rien! Je la mets sur le chargeur : tout de suite elle tourne au vert! Je la replace donc sur mon microprocesseur : rien ! Le mammouth en perd ses cornes… Kaput tout le système.

Je vais rejoindre mes amis à la salle à manger : je suis à plat. Je leur dis : « Dites ce que vous voulez, je ne révélerai rien à personne, je n’entends rien. » Parfois ils exagèrent le mouvement des babines; ce n’est pas qu’ils veuillent que je lise sur leurs lèvres, c’est qu’ils ont bon appétit. Mon ami vient quand même avec moi, le « sordo », faire une marche sur la plage dont le ciel est constellé de milliers d’étoiles avec la mer, obéissante, qui ne dépasse pas les limites assignées du rivage. Tout en silence. Tout en beauté. Magnifico !

À La Havane, on me quête, on m’offre des cigares : rien, je fais le sordo.  J’y trouve même un côté pratique. Ils me tournent vite le dos.

Merci Biaritz d’avoir choisi « mammouth » au lieu de « malentendant » parmi les élus de ton dictionnaire. C’est ainsi que je me suis senti tout au long de ma panne de batteries. Finalement le courant est revenu, je suis de nouveau un implanté, les voix, les sons affluent. La mer est belle et je l’entends, je vois et entends les musiciens qui se dandinent sur une salsa cubaine. J’entends les beaux mots « Gracias, Bienvenido ». Surtout, je me sens très redevable envers la science qui a découvert l’implant, envers le gouvernement qui me l’a offert, envers les audiologistes et leur excellente aide technique ainsi qu’envers tous ceux qui gravitent dans leur ombre à préparer des commandes de fils, réparer des accessoires, toute cette gratitude surgie grâce à une panne de chargeur ! Après ces temps morts, j’apprécie au plus haut point les temps forts où le son redevient roi, où j’entends jouer la batterie du Cubain excité de me voir excité par sa musique folle, lui qui ne sait pas combien je suis heureux d’avoir enfin trouvé le bout du tunnel de la noire surdité qui fait maintenant place au soleil de la sonorité.

Olé ! Bravo ! Viva la musica !

 Sourdine # 169 mai/juin 2008

 


 

 

 Gens tant

J'entends tout:

fourchettes, couteaux, cuillères, cris des serveurs, cris aux serveurs, tout ce fl ot de décibels jet‚ du mont Everest, mais mes compagnons de table: rien.

Dès qu'il y a plus qu'une personne, c'est le grand orchestre: deux violons, deux tambours, deux trombones, neuf chefs d'orchestre.

En avant la musique! Et je danse dans ma tête, turlute, me bouscule, m'excuse, recommence, fais semblant de (très important de toujours faire semblant de), et si on me pose une question supplémentaire pour voir si j'ai bien compris, alors à l'instant même je m'excuse (je viens de laisser tomber par exprès ma fourchette) et me penche pour la ramasser, puis une fois relevé, je parle au voisin de droite ou plutôt je fais semblant, je l'écoute en faisant semblant, faut le faire: à gauche et à droite en même temps. De cette façon, tout le monde se trouve perdu mais sans l'avouer tout à fait.

Peu à peu les patates refroidissent, l'intérêt que l'on me porte glisse, s'essouffle. On me pose moins de questions tout en me gardant dans le décor par décence. Alors quand on me regarde la bouche pleine et qu'on esquisse un oui, j'esquisse un oui.

C'est la parade tout en douceur. Car on m'aime comme je suis, on m'accepte. Je suis leur sage taciturne. Quand ils veulent un avis silencieux, ils se tournent vers moi et me murmurent ce que eux en pensent. Puis, tout haut, ils répètent ce qu'ils viennent de me dire, comme venant de moi.

Cela me donne du crédit, de la force, sans que je perde la face. Et puis, les gens ne veulent pas d'histoire: gens tant et tant pacifiques qu'ils jouent le jeu du 'On se comprend, c'est évident', assurés qu'ils peuvent jouer à la cachette tout ouvertement devant moi sans personne pour dévoiler leurs secrets: j'étais là, je vous le jure, et je ne dirai pas un mot, c'est entre eux et moi.

Écrit vers l'an 2000.

Sourdine janvier/février 2008


Le cyclope bleu

Six cloques
Six claques
Cyclique
chaque fois qu’ouvre leur bouche,
leurs mots m’éclabouchent
je devrais comprendre mais leur sens s’éclabousse
dans ma bouche qui devient baie sèche
 
Cyclope je deviens
d’un effort herculéen
pour avoir fait semblant d’avoir tout compris
mais ce ne sont là que des feintes
alors que n’ai qu’un oeil
que deux oreilles bouchées
 
En dedans pourtant mes neurones vont bien
comme si de toutes phrases elles faisaient le lien
mais voilà non, le mur du son est opaque
rempli de mille et une crevasses
qui me font aller du Canyon aux Chutes Niagara
au plus creux d’un océan de décibels
où les poissons mangent les sons aigus
où les morues se gavent des sons graves.
 
« S’il vous plaît, indiquez-moi le chemin ».
Le bon Samaritain gesticule, gauche droite
à la lumière il y a une fourche…
Je suis égaré plus que jamais
appelle un taxi
faisant semblant d’avoir tout compris
 
La prochaine fois que vous verrez un cyclope
qui dix fois vous fait répéter
soyez gentil, prenez-lui la main
et conduisez-le sur le bon chemin.
 
Le jour où vous en aurez votre claque
de faire répéter à votre tour :
rappelez-vous que c’est cyclique.
Tout comme Job avait ses cloques
on peut tout à coup perdre ses amis
las de toujours frapper un mur
quand ils cognent à notre porte.
Quand on n’entend pas, il y a des palliatifs :
des cloches de cathédrales qui se déclenchent,
des lumières qui clignotent, des lits qui vibrent aux sons
Bref pas d’excuse, quand on n’ouvre pas c’est qu’on ne veut pas
et l’entendant qui n’entend pas, ça c’est le pire des pires
peut-être a-t-il mis son cour dans ses poches,
ses deux oreilles dans son oreiller
 
Croire en Dieu ne donne pas l’ouïe
mais peut faire entendre des sons de l’en-dedans,
combien plus beau que le trafic des villes
le brouhaha des époustouflantes cafétérias.
S’entendre chanter pour un sourd,
il n’y a rien de plus beau,
et pourquoi pas, ouvrir grand le grand rideau rouge de la scène
des rêves avec l’orchestre aux mille tambours
cinq cents violons
quatre cents danseuses
et lui l’ex-sourd devenu le chef d’orchestre, le maestro.
En avant la musique :
aucune note ne lui échappe
grâce à son ouïe devenue parfaite
Allez ouïe Yah !
 
Sourdine septembre / octobre 2007

Watt

Je n’ai rien à dire. Je passe des heures sans rien dire. Pendant ce temps, je regarde les gens: un fleuve de mots sort de leurs bouches. Je n’en connais pas la source. Combien de milliards de décibels enflent ainsi l’atmosphère ? Peut-être est-ce cela qui emplit les nuages. Pourtant eux sont silencieux. Non, ce ne doit pas être cela. Ils sont trop ouats tandis que les décibels sont kilowatt.
 
Je prends comme oreiller le silence. S’ils lancent trop de mots, j’enfonce mon oreiller jusqu’au centre, juste au-dessus du nez. Personne ne comprend pourquoi je flotte: un doux nuage entré est dans ma tête. Je m’entends parler du dedans, puisant des pensées sans dépenser de mots watts.
 
J’entends tout à coup une petite voix qui timidement frappe à mon oreille. C’est la petite voix de mes yeux qui ont vu tant et tant de choses et veulent me les raconter. Du puits de mon dedans, enfin je comprends, fais le tri du flot pour éviter la noyade.
 
Je préfère les pensées aux sons. En fait, je me sens pygmée face à toutes ces géantes bouches. Alors je mange mes pensées, par petites bouchées, armé d’un parapluie face au déluge de mots. Quand je suis trop sec de m’être trop isolé, je soulève un peu mon oreiller pour goûter de-ci de-là quelques bons mots que je savoure tel une abeille qui butine. Tout juste humide, je retrouve ma bonne humeur. Merci oreiller, merci mots dits en leur temps. Je baigne dans l’huile maintenant.
 
Sourdine mai /  juin 2007

 


 

Tête de pioche

Regardez-vous dans un miroir. Êtes-vous riche ou pauvre ? Non non, ne partez pas : quelle est la réponse ? Il ne s’agit pas ici de savoir quel est votre solde en banque mais plutôt de votre capacité de vous exprimer par écrit. Quel rapport direz-vous ? Il reste aujourd’hui très peu de gens sur terre capables d’élaborer des pensées par écrit. Pourtant, cette capacité vient de celle de creuser en soi une richesse enfouie parfois depuis des décennies. Comment y parvenir ? Prenez une pioche et suivez-moi.

Avec votre pioche, donnez des coups de pic dans le présent. Qu’avez-vous vu aujourd’hui d’anodin, d’ennuyeux, de surprenant, d’exaltant ? D’un coup de pic vous soulèverez un sourire que vous a fait la vieille dame de son balcon. Sortez votre stylo le plus agréable à manier et un grand cahier, d’une belle grandeur. La dame a-t-elle une mèche pendue sur le front, sa sempiternelle robe à pois ? Décrivez cela. Et son chien, quelle est son odeur ? Mettez cela sur papier. Vos sentiments quant elle vous a souri ? Sur papier aussi. Si c’est gentil et agréable à lire, transcrivez le tout sur du beau papier soigneusement inséré dans une enveloppe, puis allez sonner à sa porte : vous verrez le merveilleux sourire qu’elle vous fera.

Vous avez aimé hier la caresse du vent, le vert des feuilles, la rondeur par cascades des rochers tapissés d’une mousse tapis ? Au travail ! Il faut que cela soit écrit, teinte par teinte, une odeur, une courbe après l’autre. Il vous faudra piocher pour trouver les mots justes, les tournures coulantes. Vous aurez besoin d’un dictionnaire car « le mot sur le bout de la langue » n’est pas suffisant. Vous voulez « le » mot qui décrit votre pensée, vos sentiments, comme si vous étiez là de nouveau avec vos futurs lecteurs. Une fois terminée, vous irez lire cette description bucolique à un ami peintre qui, emballé par cette atmosphère pleine de vie, se mettra de sitôt à son chevalet, désireux de faire vibrer les feuilles et faire sentir la masse des rochers. C’était à Central Park l’oasis, en plein coeur de New York aux montagnes de gratte-ciel bien trop petits pour gratter le ciel mais qui se grattaient, collés l’un sur l’autre, de trop de chaleur. Passons.

Un souvenir vous hante, vous poigne au ventre ? C’était il y a quarante ans. Vos parents, éternels amoureux, à vos yeux, vous les avez surpris à se parler à couteaux tirés, qu’ils ne pouvaient plus vivre ensemble, qu’ils étouffaient et devaient se séparer. Ils ne l’ont jamais fait, ils s’aimaient au fond, se sont réconciliés. La cicatrice est quand même restée sur votre coeur de petit enfant. Têta, tête de pioche, ouvrez votre cahier même si des larmes tachent les lignes. Il faut que cela sorte, qu’il y ait réconciliation avec le passé. Vous ne voudrez pas écrire certaines phrases, honteux, gêné ? Vous le devez, sans quoi le rideau ne tombera jamais sur cette scène, la même scène se répétera à l’infini dans vos nuits d’enfant. Vous devez écrire cela.

Certains diront : « Enterre, bonhomme ! » Non ! Combien de millions de pioches sont rouillées, étouffées par des centaines de milliers de souvenirs jetés pêle-mêle dans un puits sans fond. Aucun tri ni nettoyage, ces souvenirs deviennent fades. Oubliés ? Non. D’où poussent des racines microscopiques qui se tapissent derrière votre rétine, vos synapses au plus creux de votre cerveau bloquent les circuits du libre-échange, paralysent la jeunesse de vos quarante ans. Votre stylo deviendra un stéthoscope, un poisson vidangeur qui se délectera de vos bébites rongeuses de paix intérieure.

Au XIXième siècle il y avait des salons de lecture, ce qui présuppose qu’il y avait des écrivains. Au XX1ième siècle, il y a des salons funéraires, des salons de coiffure et de beauté, des salons de télévision. De lecture ? On n’utilise le stylo que pour noter ses rendez-vous sur son Palm.

Pioche, tête, tu découvriras des trésors dans ton auto-mine. Des millions de mots, de phrases sont entassées dans ton subconscient. Avec un tamis, secoue-les. Ton coeur sera la pompe pour drainer les joyaux de ton premier amour, le premier décès d’une tante chérie qui te caressait distraitement les cheveux en admirant les arbres, une solide amitié prête à te ramasser du fond de l’océan et te propulser à la cime d’un volcan en ébullition.

Ta pioche brille de mille pépites. Des pages et des pages sont noircies qui blanchissent ton âme.

Ce serait bon... que dure cent ans la panne d’électricité. Des villes entières sous silence, dos courbés, en train d’écrire sur entête de pioche avec filigrane dorée. Puis de se décourbaturer, gavés de lettres, de belles lettres, de rhétorique, de philosophie sans bavure, les lignes lumineuses dansant comme des aurores boréales, limpides et fraîches comme eau de source, pas en bouteilles, véritables sources auxquelles on s’abreuverait à grandes gorgées, pour y plonger, barboter, donnant des câlins aux poissons, aux feuilles, aux fleurs, aux cailloux.

Tout le monde aura enfin compris que Tête de Pioche était l’instrument du passé, du présent, de l’avenir, et l’électricité de prendre une nouvelle forme : des millions de fils sortant de la tête de millions d’humains, tous connectés l’un à l’autre, chacun son stylo, son bout de craie, son bistouri scriptural.

La lumière sera alors lumière, pour toujours.

Quel rapport entre "Sourdine" et "Tête de pioche" ?

Souvent les sourds (incluant ceux qui le sont au tiers, à moitié, aux trois quarts, à 100 %) se trouvent incompris, comme si l'entendant était aussi sourd qu'eux. Voilà ce qu'on appelle un dialogue de sourds. Voici qu'on peut se faire entendre, même si on n'entend pas. Comment ? «Tête de pioche» en donne la recette. Le jour où vous goûterez la joie d'écrire vos sentiments, vos émotions, la surdité sera presque un handicap du passé parce que Vous vous entendrez de l'intérieur et serez capable d'être entendus au milieu d'une tempête, avec un stylo et vos idées couchées sur une feuille de papier, un napperon de restaurant, tout ce qui vous tombera sous la main. Ce sera alors plus que la majorité des entendants qui n'ont pas encore découvert qu'écrire, c'est parler à pleins poumons, c'est chuchoter, c'est tout ce qu'on veut. Sourdine écrit. Écrivez ! Vous vivrez, vous vibrerez, tête de pioche en main !

Sourdine mars/avril 2007


 

3 + 0 = 30. Nous avions tous les deux trente ans à notre mariage. Vite comme l’éclair, d’avoir enfin trouvé la perle rare.

Quand on se fréquentait, on se baladait en auto et elle prenait plaisir à me parler en anglais : « Es-tu sourd ou si tu ne m’écoutes pas ? « Elle disait cela parce que je la faisais répéter, il m’en manquait des bouts.

Après deux ans de mariage, il m’en manquait des bouts… même en français. Rencontre avec un audioprothésiste de Rivière-du-Loup. Première prothèse auditive. Deux ans plus tard, deuxième prothèse. Mon amour de femme n’était cependant jamais irritée de répéter, de trouver des mots plus faciles. Cinq ans après : on n’écoutait plus dans la maison ni musique ni radio. Quelle privation pour ma chérie, la reine du charleston, amoureuse de Dean Martin : tout cela relégué aux oubliettes à cause de mes oreilles devenues tambour et trompette au moindre son.

1 + 0 = 10 ans de mariage. Je changeais mes prothèses régulièrement pour des plus puissantes. Durant les réunions familiales, j’allais vite m’asseoir dans un coin ou prendre une marche : trop de bruit, besoin de silence.

2 + 1 = 21. Mon audiologiste prend mon dossier en main : « Vous êtes éligible pour un implant, vous menez une vie très active ». Un an et des poussières plus tard je suis un implanté et quitte Québec après seulement trois semaines de programmation : un franc succès.

7 = chiffre de la plénitude dans la Bible.

1 + 1 = 2 : ma femme et moi, deux qui ne faisons qu’un malgré mes oreilles déficientes qui n’ont jamais été un frein à sa grande compréhension, sa patience, son amour avec grands A et petits a dans le parcours du chemin de la vie avec un dur d’oreille au cour sensible.

2 + 7 = 27 ans ensemble. Joyeux anniversaire de mariage Nicky chérie. Jamais tu ne m’as tiré les oreilles (pour ce qu’il en restait dedans de toute façon). Tu m’as prouvé qu’on pouvait connaître la plénitude de l’entendement quand nos cours sont à l’écoute l’un de l’autre.

Prête pour un autre 2 + 7 = 27 ? J’ai lu la réponse sur tes lèvres… Viens que je t’embrasse mon amour.

Sourdine janvier/février 2007

Carol Trottier


Du fil à retordre

Imaginez le grésillement d’un fil électrique, dans votre cerveau. Non, vous n’avez pas été condamné à la chaise électrique parce que cette chaise-là, c’est une seule fois qu’on s’assoit dessus tandis que nous, c’est tous les jours.

Ce grésillement qui fait frétiller, ça n’arrive pas à n’importe qui. Si vous n’êtes pas l’élu parmi les moins que 1% de la population, alors oubliez ça, pas de grésille. Vous faites dans le normal, le banal de la foule.

Pas clair la chaise électrique du début ? Imaginez alors la toupie du dentiste qui creuse votre petit nerf. Vous aimez ? Affreux, s’pas ? La p’tite toupie, c’est la torture aux deux ans, quand apparaît la vilaine carie. Des sueurs sur la chaise pendant vingt petites ou longues minutes. Après c’est fini. Ce ne sont pas les tourments de l’enfer. Tandis que…

Mais de quoi je parle ? Imaginez un tout petit fil que vous glissez sous votre chemise, branché d’un côté sur votre cellulaire, de l’autre sur votre micro-processeur. Le micro quoi ? Un décodeur de pulsions émises par un parlant (autrement dit une personne qui vous parle) dirigé vers votre mini-micro magnétisé sur votre tête dont les pulsions sont transférées à votre micro-processeur qui une fois décodées retournent à votre cerveau. Éblouissant ! Un sourd, un malentendant entend grâce à cette promenade de pulsions à travers de petits fils. Bravo ! Où ça griche alors ? C’est la faute à l’ajout d’accessoires, petits fils dirigés du cellulaire au fil du téléphone connecté à votre micro-processeur.

Chiffrons : l’implant avec opération, programmation, adaptation, tout ce programme peut valoir entre 20 et 40,000 $. Et ça fonctionne, ça performe, chapeau bas à tous les intervenants. Là où le bât blesse, ce sont les petits fils, les accessoires. Quelques petits mois d’usage et ça crunche, ça craque, ça débilite un gars (une fille, probablement aussi) : « Qui qui, allo, y a quelqu’un au bout du fil ? » Peut-être qu’il y a quelqu’un, un entendant sans fil qui lui, entend, alors que nous on demande : « Quoi quoi? » On sait pas, peut-être que oui, mais on identifie pas qui.

Après vérification avec les techniciens, on me dit que le fil est trop petit, que si on le pince ou le tord pour le mettre à droite du micro-processeur, il peut y avoir des courts-circuits. Trop petit le fil ? Quand je regarde les fils électriques dans ma cour et que je vois quarante écureuils et cinquante oiseaux danser dessus, je me dis que ça se fait des gros fils qui laissent passer l’électricité, donc pourquoi pas le son.

S’il faut que je sois ceinturé comme Goliath et que la transmission se fasse plein gaz, alors je débarque de ma bécane, je balance mes petits fils ultra délicats qui crackpotent à la moindre pression, je grimpe dans les arbres et traverse les Chutes Niagara sur un câble qui répond enfin à mes besoins d’implanté las de se faire planter et mener du nez par des minus fils.

Ceci n’est pas de la rhétorique. C’est le supplice de la goutte d’eau du Chinois. Vous voulez essayer ? Mettez-vous la tête dans le lavabo et moi, je contrôle le robinet… avec mon petit fil qui vous flatte le crâne, puis que j’enlève, puis que je remets : le trille du fil qui crique et craque.

On fait attention à l’aveugle parce qu’on le voit et qu’on sait qu’il ne voit pas. L’amputé de guerre, on le porte avec fierté dans ses bras. L’handicapé avec sa carte plastifiée du gouvernement a sa place réservée à l’entrée des centres d’achat. Bien bien bien. Et les tout croches auditifs eux ? Sauf en bas de la télé avec l’oreille bleue barrée : nulle part.

Je ne partirai pas en croisière en battant du tambour : je ne m’entendrais pas… Je m’adresse donc aux soignants, aux techniciens, aux vendeurs et fabricants de fils adaptés. S’il vous plaît, pourquoi vous souffleriez pas tous ensemble dans tous les petits fils qui craquent et grésillent de façon qu’on les mette à notre cou, qu’on les transforme en fils électricauditifs pour notre joie extrême ?

Pas évident. Si proche du but de l’audition, moi qui me pétais les bretelles et vois mes fils péter… S’il y a des oreilles à l’écoute, merci de m’avoir écouté. Excusez-moi : on m’attend au bout du fil, sans savoir ce qui m’attend.

Sourdine novembre/décembre 2006


L’Oreille Percée

Que voyez-vous sur cette première photo ?

Un rocher, la mer, un bout de montagne, un ciel gris..
Mais encore ? Voyez ce trou dans le roc. C’est une immense oreille, peut-être 30’ de haut. À qui appartient-elle? Au Rocher Percé en Gaspésie. Jamais vu de carte postale avec le Rocher Percé vu de dos (car cette oreille est bel et bien dans son dos!)? Moi non. On ne photographie pas les oreilles bouchées par du roc. C’est en découvrant l’oreille cachée du Rocher que j’ai compris pourquoi le Rocher ne parlait pas : il n’entend pas ! Il a pourtant une oreille colossale… pour rien.

Est-ce que ça le dérange ? Pensez donc : chaque année des dizaines de milliers d’admirateurs viennent de partout et le numériquent, achètent ses t-shirts, ses casquettes, ses napperons (les boutiques sont pleines à craquer de mille et un souvenirs) du Rocher photographié « du bon bord».

Regardez maintenant la deuxième photo. 

Que voyez-vous ? Le Rocher ? L’immense rocher ? Non : vous voyez le petit trou du Rocher qui fait à peine 20’ de haut. Tout le monde numérique le Rocher et son petit trou. Est-ce que le Rocher est attristé du fait qu’on accorde autant d’attention à son trou ? Jamais entendu ses commentaires à ce sujet. Pourquoi se pâmer pour un trou vide alors qu’il y a tout autour un immense rocher ? C’est parce que notre attention est davantage portée par un vide que par un plein.

Combien de cellules y a-t-il dans votre corps, votre cerveau, votre sang ? Des milliards. Et dans votre système auditif ? Quelques centaines de milliers. Sur lesquelles mettez-vous le focus ? Sur les milliards de cellules en santé ou les quelques-unes, invisibles, atrophiées, séchées, hors circuit de vos oreilles ?

La réponse est capitale pour votre bonheur. Prenez par caméra un gros plan de vos oreilles bouchées comme du roc : vous ne serez jamais une attraction touristique. Oubliez vos oreilles et pensez plutôt aux milliards de cellules qui fonctionnent sans accroc (le toucher, la vue, la respiration, mettez-en), et cela malgré votre âge, votre santé : vous deviendrez alors l’Oreille Percée, vous verrez avec vos yeux à défaut des oreilles les beaux sourires de votre entourage. On voudra numériquer votre visage radieux. Deux cent mille fous de Bassan tournent autour de vous parce que vous dégagez de la lumière (est-ce que la lumière a besoin d’entendre pour rayonner ?). Regardez bien les deux photos : à laquelle vous identifiez-vous ?

Le trou du Rocher, c’est l’oreille de votre esprit qui est libre et laisse passer le vent, les poissons, les oiseaux, le regard rêveur des touristes. On peut vivre avec les oreilles bouchées. On ne peut vivre avec l’esprit bouché.

Prenez votre auto direction Rocher Percé. Assoyez-vous sur le pont et admirez cette vedette internationale qui a trouvé le secret du bonheur : un petit trou pour l’oreille de son esprit. Quand vous retournerez chez-vous, l’oreille intérieure percée, on ne vous reconnaîtra pas : on découvrira le roc splendide que vous êtes, on ne verra que votre « bon bord».

SVP : envoyez-moi donc alors votre photo.

Sourdine # 160 septembre / octobre 2006

 


À coup d’fan

par Carol Trottier carol.trottier@promocat-pub.com Il y a trente ans, une petite abeille vint se poser sur le bord de mon oreille gauche. Épuisée, affamée, elle perdit son équilibre et glissa dans le conduit auditif externe. Il faisait noir, aucun bruit. Elle s’affola, battit des ailes avec frénésie, se jeta de l’avant, de l’arrière, aboutit à la trompe d’Eustache : quelle noirceur morbide ! Moi de me réveiller, entendant pour la première fois du bruit dans mes oreilles. Comme des coups de sifflets. La petite se fatigua, s’assoupit. Je n’entendais plus rien, je m’endormis, Deux jours plus tard, la soeur de l’abeille qui était à sa recherche atterrit sur mon oreille droite, écouta, reconnut les petites ailes de sa soeur chérie, et glissa promptement à sa rencontre… dans ma deuxième oreille. J’entendais un tel vacarme, ma tête dansait, bourdonnait. Je me suis précipité à l’hôpital pour subir une batterie de questions et d’auscultations. Diagnostic : acouphènes. Je n’ai rien dit, sceptique, je n’en croyais pas mes oreilles. C’est de la vie que j’entendais, de la danse, des chuchotements. Pas des acouphènes ! J’ai essayé de tendre l’oreille vers le creux de mes oreilles, une à la fois. Le docteur m’avait dit : « Vos oreilles sont superbes, aucune trace de cire ! » Je ne savais pas moi, qu’il y avait deux abeilles qui ne voulaient plus sortir de ma tête. Et… si c’était mâle et femelle ? Le malheur arriva : elles pondirent des oeufs, firent des trous dans ma tête pour installer leur nid et faire leurs voltiges, partaient en fusée d’une oreille à l’autre. Je n’en pouvais plus. Dix ans ont passé, elles m’ont apprivoisé. J’ai finalement compris que ces locataires étaient des abeilles, très douces mais omniprésentes. Qu’il ne fallait pas que je me tape sur la tête pour essayer de les faire sortir ni me mette sur la tête en bas. Un jour, elles sont venues si proches de mes yeux que je les ai vues, en gros plan, en pleine santé, hardies, de me zieuter de la sorte. J’ai fait un pacte avec elles, elles me donneraient du miel et moi de la cire. Je pourrais les écouter danser, et cela me calmerait, m’endormirait. Mon bruit de fond permanent, trente ans plus tard, c’est «elles». Sans les chérir, je les ai adoptées. Je suis chez-elles, elles sont chez moi. Et quand je fais répéter quelqu’un et qu’il me dit : « Quoi, t’écoutes pas? », je lui réponds : « Chut, c’est les abeilles qui ronronnent… » Et l’autre de me reluquer, éberlué. Et moi de me dire en moi-même : « Attends mon gars, qu’une seule abeille te tombe dedans, alors tu comprendras, même si ça te prend trente ans. » Puis de laisser cet entendant sans musique dans la tête, moi de siffloter, ma tête-ruche pleine de bon miel, et les sifflets de reprendre, et leurs danses de redémarrer entre mes deux oreilles : pour dire la franche vérité, je ne m’ennuie jamais.


Eux durs
Qui niera la beauté, l’équilibre, la parfaite rondeur de l’oeuf ? Le beau, il prend sa pleine valeur quand on le caresse, quand on lui chauffe le jaune, quand sa bavure s’affermit, ou qu’on le fouette avec vigueur et le transforme en suave nuage.

Le problème, tant et tant qu’on aime les oeufs c’est que cela ne se caresse pas. Seule sa mère peut s’asseoir dessus, le temps qu’elle veut, il n’a rien à dire et à redire. Mais quand ça casse, fini les caresses, les écrasements d’amour de poule, le p’tit vole de ses propres ailes.

C’est aller trop loin, revenir en arrière en arrière, avant l’éclosion. L’oeuf est un schizophrène né, il ne sort jamais de sa coquille. Les yeux toujours fixés sur un mur noir et pourtant blanc à l’extérieur, où qu’il se tourne c’est du noir. Au moins il a un soleil interne, sauf les jours où il rit jaune parce que toujours ankylosé : déjà vu un oeuf prendre une marche ?

En plus, le jeune oeuf est susceptible, facilement brouillé, incapable de ne rien prendre de plus que ce qu’il est, une goutte de plus et il explose, il craque. Pourtant, quand craqué, il sourit toujours dans le poëlon. Déjà vu un oeuf faire la grimace ?

Ainsi sont bien des gens chez oeufs. Beau mais pas touche, casse-moi pas les pieds, je suis un solitaire, parfois baveux. Ma mère, c’était bon dans l’enfance quand elle me couvait. Aujourd’hui, elle dégage trop de chaleur. Oui, l’ankylose me prend quand je regarde trop longtemps et fixement ma chum, la télé. Alors je regarde les programmes d’exercice : y sont bons, y suent eux. Je devrais m’y mettre mais je suis cassé comme un oeuf, la gym c’est cher.

Je tourne en rond, un vrai oeuf, mais je veux pas finir dans le poêlon. Tiens, un peu d’exercice, je vais au dépanneur deux minutes, c’est le gros lot samedi. Qui sait, les Caraïbes, la BMW, la vraie vie quoi. Mais non, t’es fou, tu ne gagnerais jamais, t’es cuit.

Tu t’es amusé un peu à te prendre pour un homme, toi le petit oeuf, bien au chaud sous le derrière de ta mère. On a le droit de rêver non ?

Un jour, tu finiras dans le poêlon, puis dans le ventre d’un humain. Alors tu deviendras un humain, enfin, une partie d’homme, et tu pourras rêver pour de vrai aux Caraïbes, le temps… que dure la digestion de l’humain.

C’est ça la vie mon oeuf. C’est la boufffe. La terre est un oeuf bleu avec tout le monde qui se bouffe, se réchauffe, se casse, se brouille, se coque. Immense poulailler qui cacasse et s’épie, met au monde ses petits qui sautent du nid, s’emmusclissent, se raidissent, se plissent, se ridissent, s’endormissent.

À quand le chant du coq pour faire le tri dans la marmaille ? À quand ? À quand (répétition pour être sûr que la question se soit rendue en haut) ? J’attends, le soleil déjà qui pointe dans mon coeur, et caresse tout doucement la coquille de mon ami l’oeuf, mon confident, que je vois sourire par en-dedans. Allez viens, on va prendre une marche, tout doux je te glisse dans ma poche mon poussin, mon petit poussin que je becquotte et dont je caresse déjà le duvet, le velours, naissance avant terme. Qui sait, si tu restes jeune, peut-être que tu traverseras dans ma poche, dans le paradis.

Assez parlé, c’est le temps de la marche. Allez viens mon poussin, que je te roule, tout doucement, avec amour, dans ma poche.

Carol 2 mars 2006

* Écrit en mangeant une omelette à la Belle Province. Têtu, sourd, on ne peut même pas le tirer par les oreilles : elles sont par en-dedans !

Sourdine # 158
mai/juin 2006

CHIBOUNG GABANG
Picasso met le nez sur la tête.
Pique Assiette met l’oreille sur la bouche.
L’amputé peint avec ses orteils.
Le boiteux bombe le torse à défaut d’avoir de petites jambes.
Le motard qui a tous ses morceaux, meurt dans un accident de la route.
Sa blonde pleure, à côté de son cheval de métal.
 
Pourquoi t’a d’aussi bonnes oreilles
et moi des pareilles, qui ne servent à rien ?
Pourquoi des chanteurs, quand on déchante
et qu’on est las de les voir sans les entendre ?
 
Pourquoi Dieu, paraît-il, entend tout le monde
et n’a pourtant jamais répondu à mes cris en sourdine ?
Pourquoi Dieu, je te le demande face à face,
vis-tu à des milliards de kilomètres de ma faible carcasse ?
 
Pourquoi la moutarde me monte-t-elle au nez
en voyant tout ce ketchup étalé devant la télé
en pâture à ces foules de vampires
avides d’amour… de sang, de gémissements ?
 
En plus d’être sourd j’aimerais être aveugle
pour demeurer chaste et pur, doucement doux.
Si je dis cela on me jettera assurément des pierres
et on me coulera du béton dans les veines
car dans les derniers jours que nous vivons
les entendants n’entendent rien
et les sourds ont mal de trop entendre.
 
Mon discours me vaut un gros zéro ?
Mon examen je ne le passe pas devant les hommes
mais devant le grand Juge qui examinera mes oreilles
et plongera jusqu’au centre de mon coeur pour y trouver, peut-être, le son du cristal,
et faire de moi le plus heureux des hommes,
même si je n’ai jamais rien compris du chiboung gabang
de ces hommes que j’aimais tant.

 


Et pi Paf

Il a laissé sa marque en quittant le sol pour le sous-sol. Quelle idée de faire ça en plein hiver, ça tombe mal.

Il a bien fait de garder son grand manteau. Il voulait s’acheter des boutons chauffants, pas eu le temps. Et son léger chapeau troué, combien ce serait mieux maintenant une épaisse tuque. Mais il n’était pas un truckeur, son linge c’était son linge, il savait l’effet que ça faisait, il n’en voulait pas Moore, il aurait eu l’air de quoi en smoking. Et la cigarette, ça réchauffe pas son homme. C’est fini pour lui la cigarette, il allait en prendre la résolution mais il est parti avant janvier.

Véritable aérosol, il vaporisait les mots en fines particules, et parfois la rosée se voyait dans les yeux de ses auditeurs. Il coupait la mauvaise herbe de nos cerveaux, le stress n’était pas son adresse mais plutôt le vert tendre atomique.

Parasol, il nous protégeait des brûlures du système en tournant au drôle le vinaigre, en mettant du miel sur les piqûres.

C’était notre Rabelais avec son inséparable Gobelet : deux tordus de mots honnêtes (enfin on en a trouvé au moins deux!), véritables forgerons qui frappaient et cassaient les phrases avec des gants de velours et aération pour les doigts.

Un clown est toujours seul, sans descendance. Pas de clone pour Sol, on serait déçu qu’il soit pas à la hauteur, qu’il n’ait pas la même échelle de valeurs.

On ira donc acheter ses livres. On fermera la porte de notre chambre, on se mettra un vieux chapeau de pêche sur la tête, on cherchera notre plus longue et plus large cravate dans le fond du garde-robe, on mettra une grosse épingle à couche pour remplacer le premier bouton manquant d’une vieille chemise, on se mettra du cirage à chaussure sous le menton en souriant bien grand avec les yeux moitié tristes moitié rieurs.

Vu que la page est tournée pour toujours sur ce personnage tristérique, on sera, nous, le nouveau Tournesol, et lentement, avec délices, on décortiquera, oui on dépouillera mot à mot, phrase par phrase, à haute voix, les textes de Monsieur Sol, et d’entendre avec surprise les applaudissements… de notre femme et de nos enfants.

Sol est revenu à la vie !

Baby Soler

 

Sourdine # 157 mars/avril 2006


 

Le Piano Barre

Quand j'étais jeune - cela fait longtemps - j'allais souvent dans les discothèques, toujours seul. La musique me grisait, les mouvements des corps me subjuguaient, je plongeais par terre, par en arrière, de gauche à droite. Les danses en ligne n'existaient pas alors. C'était la danse des
corps du soleil sans filet.

La musique entrait dans mon cerveau avec toutes ses subtilités et caresses, sans aucun son discordant. Les pores de ma peau vibraient à leur apogée.

D'autres fois, j'allais dans des salles de jazz du Vieux-Montréal, les yeux rivés sur l'énorme contrebasse et son archet qui tirait les vibrations de mon âme, le saxophone plié en deux arrosé de gouttelettes de sueurs jazzées tout au long de sa courbe dorée, le piano avec sa rivière de notes diamantées électriques et mourantes sur le clavier.

Le Messie de Haendel à la Place des Arts à 15 ans, le chœur tel une cavalerie faisant voler en éclats le plafond par un puissant vibratto Alleluiah !

Quarante ans après ces sons, ils sont installés dans mon subconscient, comme ces nuits où j'étais chef d'orchestre à 14 ans dans le sous-sol de la maison familiale, à jouer Tchaïkovski, Beethoven, Brahms, reconnaissant toutes les notes, faisant du bras gauche déclencher les trompettes, puis leur ordonnant de se taire pour faire place aux violons, chaque mouvement correspondant aux arrêts et départs des mouvements symphoniques.

Léveillée, Pauline Julien, Georges Dor, Vigneault, je connaissais toutes leurs mélodies; Édith Piaf, Aznavour, Bécaud, leurs chansons savoureuses étaient sur mes lèvres.

Aujourd'hui, je les ai tous enterrés dans un grand cercueil musical, silencieux. Je ne les entends plus, ils n'entendent plus aucun applaudissement.

Le barman a crié son " last call ". J'ai vidé tranquillement mon cognac, jeté un dernier coup d'œil sur les filles : belles comme des notes… pas touche; le couvercle se referme sur la musique de mes vingt ans.

Maintenant je n'écoute plus ni chansons, ni piano mécanique, ni ne vais danser. Bercé par les mélodies d'antan, bercé par ma mélancolie, par le rêve fou d'un monde meilleur où je serai de nouveau chef d'un vrai orchestre qui effacera toutes les fausses notes, où je serai danseur fou d'allégresse, voltigeant autour de ravissantes robes aux corps parfaits.

J'aurai alors traversé le pont de l'irréel aujourd'hui au … réel et éternel Demain.

 

Sourdine 156 janvier / février 2006


Mal intendant


L'armée déboule de mots allemands : tous raboutés l'un à l'autre, le verbe à la fin, comme en latin, sauf qu'eux connaissaient le grec, la salade grecque, crémeuse et savoureuse.

La crème 35 % fait gonfler mon esprit, l'épaissit.
J'ai mal à l'osselet mon caporal : M'accorderez-vous une dispense ? SVP que je n'aille pas à la chorale me faire crever les tympans et ne pas avoir à applaudir la fanfare
qui fait tout un tintamarre.

Je suis mal, intendant, et perds le cap haut ral.
Ne suis qu'un simple soldat sans arme,
complètement désarmé face à la mitraille des mots qui me pétaradent comme des motards et me font me sentir loss angel.

Por favor, please, s'il vous plait, cessez ces cris qui me font
souhaiter le bagne loin des constants big bang.

Je fais off. Je débranche…pour rester en vie.

Merci capitaine.
 

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Sourdine 153 juillet/août 2005


De rouet à roi


Es-tu sourd ?
Es-tu sûr ?
Es-tu sire ?
Es-tu sûre ?
Non ! Surette ! Pas amer : S-U-R-E-T-T-E.

Y en a qui ont le mot sur le bout de la langue. Moi les miens glissent de la bouche à l'oreille puis reglissent vers la bouche : une glissade d'os, d'osselets qui ne sont plus performants, pères formants de petits mots crochus qui donnent des jambettes à leurs petits frères et font tomber
les phrases en bas du train de vie.

En déroute. Des routes opposées, on a inversé les panneaux de direction. Je perds le nord. J'aimerais bien me retrouver dans le sud, au chaud de la compréhension.
Boire l'eau fraîche des mots clairs.

Quand il y a foule je vis en retraite, même s'il y a des si belles, je m'en tiens loin. Lors d'un tête-à-tête je suis enfin le roi, mon interlocuteur aussi est roi : la cour est petite
mais pleine de sens.

Alors je suis heureux de pouvoir savourer chaque mot,
chaque syllabe, chaque lettre : Vive le roi !

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Sourdine 153 juillet/août 2005


 

Ça sonne à la porte

Ah non ! C'est pas vrai ! Cinq heures du matin et ça sonne à la porte ! Avec insistance à part ça ! Je m'avance vers la porte, je sonne pour qu'on ouvre : personne. Je descends l'escalier en pyjama : ouvre la porte : personne. Personne! Comment ça personne ! Est-ce qu'ils sonnent pour venir livrer une pizza, nous offrir l'abonnement au journal local ?
À cinq heures du matin !

C'est des bandits qui font ça, rien de moins. Pas des jeunes. Les jeunes, ils dorment jusqu'à temps qu'ils se fassent réveiller par leur mère à 6:30. Mais là :
PERSONNE.

Je remonte l'escalier, intrigué. Qui ça peut-il être ? Le monde joue pas des farces à cette heure-là. Alors quoi, qui? ÇA SONNE ENCORE ! Alors là j'appelle la police. C'est plus qu'effronté non ? Je redescends, déterminé à leur parler dans la face, pas la figure, la face. J'ouvre la porte, regarde à gauche, à droite, en bas sur la rue. Disparus, volatilisés, de vrais garnements complètements
effrontés.

Je remonte, bien décidé à ne plus descendre. Je m'assois dans le salon, confortable. Je prête l'oreille : DONG ! DONG ! DONG ! Vraiment fort. Mais je ne bouge pas. Je veux savoir. Je veux comprendre. : DONG ! DONG!
DONG!

Je regarde par la fenêtre en bas : personne. DONG ! DONG! DONG ! C'est pas vrai ! Celui qui sonne du bouton sur la porte… n'est autre que moi ! Mes acouphènes (qui m'habitent pourtant depuis trente ans), comme un raz de marée, viennent de s'amplifier at tsunamus. J'ai entendu parler d'un ami en France qui du jour au lendemain a entendu une locomotive foncer sur lui à toute vitesse… et tout cela se passait dans son oreille, entre ses deux
oreilles.

Entre mes deux oreilles il se passe bien des choses, de quoi me rendre DONG DONG parfois. Mais depuis le temps, j'apprends à apprivoiser. Je sors mon fouet de dompteur et je le fais reculer dans sa cage, ou bondir loin
de moi sans qu'il me morde.

Dorénavant, quand j'entendrai la sonnerie de la porte à 5 h du matin, je mettrai le DONG DONG en cage. Quand le jour, les fourmis/acouphènes envahiront mes oreilles et joueront aux malins pylônes électriques, je les court-circuiterai, les écraserai, ferai en sorte qu'elles deviennent
partie de ma ruche interne.

Ce cillement que personne n'entend sinon moi, je lui construirai des barrières, une prison, pour que dorénavant,
ce soit lui et non moi, le prisonnier.

Et alors, quand ça sonnera à la porte, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, je saurai que ce sont des amis qui viennent me voir, qu'ils soient visibles ou invisibles, enfin libéré que je serai de mes chaînes, ayant décidé que tous les sons sont bons, qu'ils soient réels ou imaginaires.

DONG ! DONG ! … Je vous attendais mes amis. Le café est servi. Faites votre choix entre les tasses de café vides ou pleines, il y en a pour tout le monde. Je n'ai pas eu à descendre l'escalier. Je savais que… ma tête était pleine
de monde, et qu'il faut vivre avec la tête qu'on a.

Carol Trottier
16 mars 2005-03-16

Sourdine 152 mai/juin 2005

 

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Un piano dans l'oreille

La cochlée, partie de l'oreille interne, est-elle ordinaire ? Non, elle est extraordinaire. En 1979, Réveillez-Vous l'a décrite ainsi : " Le miracle proprement dit se déroule dans la cochlée, cette partie de l'oreille interne qui ressemble à un limaçon. Là, les vibrations mécaniques sont converties en impulsions électriques et acheminées jusqu'au cerveau où elles sont interprétées comme des sons. À cet effet, il s'y trouve un organe qui contient 24 000 cils minuscules qui fonctionnent comme les cordes d'un piano. Les vibrations acoustiques transmises à la cochlée sont décomposées en différentes tonalités par ces "cordes". Les cils envoient ensuite des influx électriques au cerveau par l'intermédiaire des nerfs auxquels ils sont reliés. À ce sujet, une encyclopédie déclare: "Puisque la cochlée de l'oreille d'un pianiste est environ un million de fois plus petite que le piano sur lequel il joue, il faut réduire au cent millionième le clavier et les cordes d'un piano si l'on veut se représenter la taille du 'piano' auditif qui fonctionne dans l'oreille." Ce "piano", renfermé dans un organe de la taille d'un pois, reproduit tous les sons, du plus doux murmure de la voix au fortissimo d'un orchestre symphonique. Est-ce le hasard, ou bien cette disposition révèle-t-elle un plan préparé à l'avance? A-t-on jamais ouï-dire qu'un piano à
queue ait vu le jour par accident? "

Il y a 2000 ans, on amena à Jésus " un homme qui était sourd et avait un empêchement de la langue, et on le supplia de poser la main sur lui. Et il le prit hors de la foule, à part, et mit ses doigts dans les oreilles de l'homme et, après avoir craché (…). Et bien, ses oreilles s'ouvrirent, et le lien de sa langue se dénoua, et il se mit à parler normalement. " Marc 7:32 Le Créateur de l'oreille a-t-il "un plan préparé à l'avance " pour ceux dont le piano interne sonne faux ou ne sonne plus du tout ? Une prophétie biblique dit ceci : " À cette époque s'ouvriront les yeux des aveugles, et s'ouvriront les oreilles des sourds.
" Isaïe 35 :5

Dieu prouvera alors à l'humanité toute entière qu'il n'est pas sourd et qu'il prêtait l'oreille depuis des milliers d'années aux prières qu'on lui adressait.

Carol Trottier

Sourdine # 150 janvier/février 2005

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Saouls titres


Je suis ivre quand j'entends par le moyen des mots que je lis sur l'écran. Vite par contre je suis dégrisé quand les mots blancs sur la bande noire n'apparaissent pas.

Une bande maîtresse pour mettre un film en sous-titres coûte quelques centaines de dollars. Divisée par des "tonnes de copies ", elle revient à quelques sous la cassette. En anglais, en espagnol, sur DVD il n'y a pas de problèmes : sous-titres partout. En français, c'est mieux qu'il y a vingt ans c'est vrai. Mais la population malentendante francophone du Québec a dépassé les
700 000 : une tonne de malentendants… une tonne de frustrés, de déçus quand leur bande n'est pas là.

Je suis saoul de joie quand les sous-titres en français sont là. Chaque fois que je loue un film non sous-titré par contre, je dégrise. Faudra-t-il attendre un million, deux millions de personnes handicapées auditives québécoises avant que l'industrie ne cesse de faire la sourde oreille à nos besoins ? Je ne pars pas en croisade : un amputé ne sautera jamais à la corde… Les aveugles par exemple, ne revendiquent pas de films en braille. Ils se contentent de regarder sans voir. Moi je vois sans comprendre à 100 %. Mon implant me permet de capter le sens de l'histoire, c'est déjà beau.

Et les sourds-muets-aveugles assis devant la télévision ? Eux ils s'inventent des histoires, parfois plus drôles que la réalité. Parfois plus tristes. Combien souvent j'ai vu des parfaitement entendants bâiller aux corneilles au cinéma. Toi mon pit, t'as des yeux, des bras, des jambes, un cerveau : t'es gras dur, même si tu comprends pas tout. Ce qui compte, c'est de " se " comprendre soi-même.

Le reste, c'est relatif, c'est secondaire. Ferme donc la TV et va te coucher : les beaux rêves, ça se comprend sans sous-titres. C'est vrai. Je ferme donc la lumière. Et je m'enfonce, doucement, dans un silencieux sommeil sans paroles.

Carol Trottier


Sourdine # 150 janvier/février 2005
 

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Hand in cap par Carol Trottier
 

Il y a quelques siècles existait un jeu du hasard appelé "hand in cap" (jeu du chapeau). On pigeait dans un chapeau pour en tirer on ne savait trop quoi: c'était la surprise. Ce jeu, avec ses déceptions répétées, en est venu à porter le nom français "handicap".

"Hand in cap" va comme un gant aux malentendants. Chaque fois que quelqu'un leur parle, ils pigent dans le chapeau. Parfois le hasard leur fait comprendre le bon mot, parfois ils tombent... juste à côté: "Dix portes" ou "Six fortes"? "H3B" ou "H3T"? Hand in cap...

La lecture labiale, c'est vrai, aide à comprendre le sens d'une phrase. C'est exactement ce que je me dis chaque jour lorsque je suis coincé à écouter un message sur mon pagette ou ma boîte vocale: hand in cap... J'ai beau peser sur la fonction "Répéter", je ne parviens pas à déchiffrer ces mystérieux messages. Je voudrais me plonger la tête dans l'appareil pour me rendre au centre du message: bloqué.

Chaque jour que descend plus mon ouïe et que je m'éloigne du monde des entendants, je me vois jouer du chapeau, la main dans le sac à surprises. Je me vois dans la cabine insonorisée de mon audiologiste: "Répétez après moi..." - "Pesez sur le bouton quand vous entendrez un son dans votre oreille gauche..." Hand in cap...

Avec les années, je devine et me rappelle quelques phrases des tests précédents, pensant pouvoir tricher un peu, paraître meilleur entendant.  L'audiogramme ne se laisse pas jouer du chapeau: les courbes plongent. Ce qui me fait dire que je n'ai jamais compris ces sourds et malentendants qui rejettent la notion de handicap, se disant normaux "dans leur monde". Plus je me dirige irréversiblement vers le monde des sourds, plus je mets souvent la main dans le chapeau sans y trouver les mots qui me permettraient de comprendre, plus je me sens handicapé, mutilé, amputé.

La communication, l'échange verbal, sont des dons merveilleux. La prothèse savamment programmée pour combler les carences auditives devient lourde béquille, grosse timbale quand un ami met de la musique d'ambiance (traduisez par musique d'enterrement de décibels encombrants) ou que trois ou quatre invités conversent en même temps (comme si on déversait par exprès tout un plat d'ustensiles à mes pieds sur du terrazo).

Oreille, oreille de mon enfance, combien je m'ennuie de toi! Sereinement, je m'arme de patience (ainsi que mon entourage, merci à lui), sachant que le Créateur de l'oreille ne laissera pas éternellement l'homme tourner ainsi autour du chapeau. Un jour, a écrit un prophète, "les sourds entendront".

Ce jour-là, je l'attends, je l'entends déjà…

 

Sourdine # 124 [ juillet / août 2000 ]
 

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Et patati et patate par Carol Trottier

 

Et puis?
Épuisé.
Et puisard
que sont mes oreilles sèches
où tombent et déboulent les mots
écorchés
Et cherchez, cherchez-en le sens.

Mes oreilles font le puits et le beau temps.
Les acouphènes-pylônes me malmènent et me mènent
à la chaise électrique
où s'assassinent les mots
coupables en deux.
Je cherche queue et tête
de ces mots sans sens
qui parfois font finir les conversations
en queue de

Sirène: tête et torse de femme splendide
à fluide queue de poisson.
Ainsi m'attirent les gens par des
Comment ça va?
et puis commence la java
Avance Recule je comprends pas.
La sirène se déclenche dans ma police tête
j'ai pas tout à fait compris
j'ai pas toeuf...
Patof...

Patate dans la bouche
c'est pour ça que je comprends pas.
Vous: patate dans la bouche.
Moi: patate de l'orifice à l'interne.
On n'en ferait pas un feuilleton,
de tout ce qui se passe à l'urgence
de mes auditions.
Tous ces mots malades, blessés au vif,
mourant à la porte d'une phrase.
Quoi? Quoi? Quoi?
Coiffe de religieuse qui embellissait une tête plate, décapitée de ses beaux cheveux
par amour pour son seigneur invisible.
Ainsi me coiffe d'un beau sourire quand mille et un mots tombent à plat, décousus, décoiffés.


Cheval de Troie
je ne sais plus par où sortir.
C'est l'embuscade auditive
au beau milieu du salon
où s'échangent des sons
plus longs que des phrases allemandes
qui quand je les coupe
deviennent wallons.
Mais wallon pas comprends moi pas plus.
Ti nèg c'est comme ça que j'entends,
les pieds dans les plats
dans les fils et batteries
de tous ces accessoires
que j'achète ou loue ou emprunte
pour tester et voir si j'entendrais mieux avec:
Lumières qui clignotent
quand ça sonne à la porte.
Extension du micro pour la télévision.
Testeur de piles au cas où ce serait ça.
Adaptateur pour amplifier le téléphone
(la différence entre p et b multipliée par 5,
c'est souvent la confusion multipliée par 5).

Heureusement qu'il y a la nuit où,
ma prothèse dans le tiroir,
mes fils tous rangés dans la petite boîte,
la télévision fermée,
le téléphone coupé,
quand je me parle,
j'entends.

 

Sourdine # 123 [ mai - juin 2000 ]

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Brouhaha par Carol Trottier

 

On n'a pas idée de couper ainsi les phrases en mots qui n'ont ni queue ni tête. Oui, j'entends bizarrement. Oui je l'avoue, je comprends une phrase quand je suis rendu à sa fin. C'est alors que je raboute (oui, que je mets bout à bout) les mots entendus par-ci par-là et qui finalement prennent leur sens, comme le latin qui mettait ses verbes à la fin.

On n'a pas idée de couper les mots en syllabes pour que supposément je comprenne mieux: em-bou-teil-la-ge! Que signifie "an"? "bou"? "teil"? "âge"?

On n'a pas idée, quand on entend, de ce que les non-entendants n'entendent pas, de la gymnastique mentale qu'ils doivent pratiquer pour saisir au vol les mots mutilés, coupés. Des efforts qu'ils doivent commettre pour rapiécer tous les morceaux avant de déceler le sens d'une phrase envoyée (pas une, des dizaines!) en pétarade dans leur canal auditif rétréci comme un entonnoir, véritable oie qu'on a forcée d'avaler des mots, des mots, des centaines de mots qu'ils passeront au hachoir.

Je viens de lire dans un "Réveillez-Vous" "qu'une tête de serpent à sonnettes coupée du reste du corps continue d'attaquer les objets que l'on agite devant elle jusqu'à une heure après la mort de l'animal." Les mots d'une phrase sont souvent comme la tête du serpent décapité; ils mordent hors contexte. Ils sont morts mais ils sont vivants. Voilà pourquoi les entendants disent souvent: "Ah! Laisse faire" quand ils voient qu'on n'a pas compris. Tête décapitée qui mord encore...

Brouhaha: "Bruit confus qui s'élève dans une foule." (définition du Petit Robert). Quelle belle description du brouhaha! Je suis souvent dans le brouhaha, même quand la foule est petite. Parfois, quatre personnes à table et c'est le brouhaha, le bruit confus, les confettis sans la noce.

Je deviens alors voyeur de lèvres à fond de train. Ma tête va de gauche à droite, pour tâcher de "voir" les mots, même quand une main cache la bouche. Alors j'essaie de deviner les mots, les phrases. Qu'est-ce qu'il a dit, lui? Et elle, pourquoi elle dit cela? Et moi, pourquoi j'ai pas le droit d'intervenir? Pourquoi j'interviens pas dans le bon temps? Les autres échangent des idées, moi je "coupe" la conversation! Têtes de serpent à sonnettes, sonnez les matines!

Pas la cornée. La corvée des mots que j'empile comme du bois de chauffage pour chauffer la cabane de l'entendement. Et que ça chauffe! Je pense aux vues de cow-boys qui poursuivaient la locomotive; le gars qui pelletait pour mettre du charbon, il en était tout noir tellement il se grouillait le gars. Je suis noir de courir après les phrases qui me chauffent les oreilles. Pourquoi noir? Parce ce que je ne veux pas faire semblant d'entendre. Je veux entendre. Alors je bûche. Oui, un vrai bûcheron de la décortication ("action de dépouiller de son écorce", merci Petit Robert - combien c'est sur mesure avec mes bûches).

Ô baume d'être assis à côté d'un bon Samaritain qui parle à mon rythme et vérifie si j'ai bien compris! C'est comme s'il me prenait par la main du bout des lèvres. Alors là je décompresse. Je n'ai plus besoin de compresses sur mes oreilles écorchées; elles deviennent fonctionnelles. Mon cerveau devient fonctionnel. Et le brouhaha de se dissiper comme la brume qui fait place au soleil...

 

Sourdine # 122 [ mars - avril 2000 ]
 

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Deux oreilles : l'humaine et l'autre... par Carol Trottier
 

Après tout, l'an 2000 est dit "après Jésus-Christ".

Après l'an 2000, le Christ fera-t-il quelque chose pour les sourds ?

Il y a plus de trente ans déjà, Alvin Toffler écrivait Le choc du futur. Homme de science, monsieur Toffler a su voir les métamorphoses qu'apporterait la technologie, le choc auquel auraient à faire face les humains devant les changements de plus en plus rapides. La théorie du mieux adapté est plus importante que jamais.

Dans un reportage de fin de siècle, un savant installé en Alaska parle d'une importante fonte des glaciers qui influera sur le climat de la planète entière: "Brûlera, brûlera pas ? Sera inondée ou pas?"

On ne rit plus. Ou on ne s'en fait plus. Alarme et euphorie en même temps. On crie hourra aux signes et sous-titres universels. Enfin la population entendante reconnaît l'existence d'une population qui n'entend pas mais qui est, elle aussi, assoiffée de savoir, de se divertir, de suivre le train comme tout le monde. En même temps, de par son vieillissement, de par la montée des décibels, la population du globe voit augmenter le nombre des malentendants et des sourds.

Sera-t-on heureux le jour hypothétique où tous sur la terre n'entendront plus et seront tous branchés sur les médias 100% sous-titrés ? Une terre de vieillards brûlés par un soleil sans sa couche, où personne n'entendra plus personne ?

Personne ne connaît l'avenir. Tous jonglent avec les hypothèses, roses ou noires. Pourtant, il y a moyen de savoir. Des centaines de millions de gens ont fait la queue dans les centres d'achats et les églises en décembre. Un point commun : on parle du petit Jésus venu il y a deux mille ans. C'est beau, c'est vrai. Et après, et maintenant ? Tout bébé vieillit. À partir de l'âge de trente ans, le Christ a fait des milliers de miracles selon le témoignage de milliers de témoins oculaires. Il a entre autres guéri des sourds, des muets. Toujours d'après la Bible, le Christ a été ressuscité en tant que Roi puissant à qui a été donné autorité sur le ciel et la terre. Un jour viendra où il prendra possession de la terre et étendra ses guérisons à l'échelle mondiale.

Voilà une splendide perspective, au troisième millénaire. Dans ce monde à venir, nul besoin de langage gestuel, de sous-titres, d'appareils auditifs. Tant qu'à se nourrir de visions, pourquoi pas de celle-ci qu'on trouve dans Apocalypse 21: 1,5: "Et j'ai vu un nouveau ciel et une nouvelle terre (...). Et Celui qui était assis sur le trône a dit: "Voyez. Je suis en train de faire toutes choses nouvelles." Et il dit : "Écris, parce que ces paroles sont fidèles et vraies." Que celui qui trouve une meilleure nouvelle m'envoie tout de suite un courriel !
 

Sourdine # 121 [ janvier / février 2000 ]
 

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Si je te me le


Nous sommes quinze à table. Souper de famille. Les rires fusent, comme de vraies fusées. Cela me brûle d'arriver toujours en retard, une fois le feu d'artifice terminé. Dans ma tête je demande " Quoi ? " mais aucun son ne sort de ma bouche. Je ne veux pas être le trouble-fête, le rabat-
joie. Alors je me tais.

Mais je regarde, je contemple. Nièces, beaux-frères, belles-sœurs, neveux et petits-enfants, un couple d'amis. Du beau monde à voir. Si j'étais aveugle en plus d'être malentendant, je manquerais beaucoup plus. Alors je les regarde, intensément. Là est mon plaisir. Et je me raconte des histoires, comme ma grand'mère de 90 ans qui n'entendait plus un mot. On l'asseyait devant la télévision et là elle fixait les personnages. Elle écrivait son scénario au fur et à mesure qu'elle voyait les images. Elle créait son film, son nom paraissait au générique, presque.

Je me décide à faire de même. La plus jeune de mes nièces se tait mais elle observe, terminant l'assiette de son chum, du riz. L'autre coupe le gâteau, concentrée sur ses gestes pour couper en portions égales. L'amie flatte le dos de son mari, doux petit câlin. Le bébé passe de l'un à 
l'autre, on l'applaudit. Il dit Wa Wa.

Dans tout cela, pas un mot d'échangé mais un flot de tendresse, d'affection, de silences qui parlent sans qu'un 
mot sorte de la bouche.

Si je te le… oublie le me le bonhomme, sois observateur, perspicace. Ne vise pas la barre des entendants mais lis sur les lèvres, les visages, les sourcils, les fronts, les mains, les yeux. Les corps en entier parlent, disent des choses que bien des entendants n'entendent ni ne voient.

La soirée s'achève, riche de sons visuels. Je n'ai pas tout compris… j'ai tout compris. À moi de faire mes devoirs sans les imposer aux autres. J'ai aimé ce repas de famille parce que j'ai rectifié mon tir : je ne leur ai pas tiré dessus à coups de remontrances. J'ai sorti mes lunettes d'approche. Tous étaient beaux, gentils. J'ai remplacé mes deux oreilles par quatre yeux. Cela en valait la peine. J'ai passé une belle soirée, comprenant au moins ce que je pouvais comprendre, comprenant que c'est moins une question auditive que d'attitude. Bonne leçon pour 
demain, bonne leçon pour la vie.

Carol Trottier

Sourdine # 145 mars/avril 2004

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Secret bien gardé


Secret bien gardé


" Pardon ? " Quand un malentendant demande pardon, ce n'est pas parce qu'il s'excuse ou qu'il a commis une erreur. C'est qu'il n'a pas bien entendu. Dans ce contexte, " pardon ?" signifie " Répétez s'il-vous-plaît". Combien est appréciable la réaction de l'interlocuteur qui répète aimablement, ou change la tournure de la phrase pour qu'elle soit plus audible.

Mais parfois, on s'érafle les genoux à force de se mettre à genoux devant tout un chacun : au marché, au métro, au centre d'achats, bref partout où il y a des gens qui émettent des sons. Et surtout, durant ces tête-à-tête de 4 ou 6 amis réunis dans un restaurant : " Pardon. Pardon. Pardon. Pardon. "

Alors se glisse sournoisement une sourde stratégie. Même si on n'a pas saisi le sens d'une blague (toujours dite en decrescendo pour nous faire manquer le meilleur de la fin, inaudible), même si on perd une phrase importante qui transforme la conversation en casse-tête chinois, on a peine à ouvrir la bouche pour dire " Pardon". On ne dit plus ce mot qui permettrait de dévoiler la clé des mots mystérieux.

Au lieu de cela, on sort notre sourire du dimanche, avec une cravate sur la gorge, pour cacher le nœud… sous la gorge. On fait semblant d'avoir tout compris, on hoche la tête. On trouve des trucs du style : " Ah oui ! Ah bon ! "

À ma femme cependant, on ne la fait pas. Chaque mot qui sort de sa bouche entre dans mes oreilles handicapées. La réponse n'est pas dans mes Pardons mais dans mes yeux. Tout de suite elle voit si j'ai compris ou non. Elle veut savoir, ma chérie, elle veut rester connectée à son mari, elle me veut sans cravate dans la gorge.

Chers entendants, quand vous entendrez frapper à la porte de vos oreilles et que se présentera le visiteur " Pardon ", prêtez-y attention. Si vous l'écoutez, il vous écoutera. Sinon, il fera semblant… et vous ne saurez jamais ce qu'il pense, ni s'il a compris. Voilà le secret dévoilé.

Carol Trottier
carol.trottier@promocat-pub.com 

Sourdine # 148 septembre / octobre 2004

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Lard

"Graisse ferme formant une couche épaisse dans le tissu sous-cutané du porc. " Le Petit Robert

J'ai " vu " le meilleur film de l'année mais il était le pire parce que je ne l'ai pas bien "entendu". L'art a pris sa claque.

Depuis des décennies, je ne suis pas allé entendre un concert car ce que j'entendrais serait un cancer de décibels disgracieux, égratignant les oreilles.

Dans le bruit, mon oreille est lard. Pas mon oreille, mon implant s'cusez. Je dis oreille parce que je les vois dans le miroir mais en fait elles n'existent plus. Elles sont le symbole de l'entendement mais elles sont bouchées, comme avec du ciment. Mon implant est mon antenne parabolique sur le monde extérieur. Le bruit est décidément mon pire ennemi. Avec lui partent les amis, les mélodies, les belles histoires chuchotées. 

J'aimais l'art, mais maintenant que je suis lard auditif, je suis très sélectif, limitatif. 

Heureux êtes-vous, les non-lard; aimez l'art en double, même si cela ne compense pas pour ceux qui entendent trouble.

Au moins il y a la tête, avec l'imagination : j'imagine que je suis un artiste, et que je joue de la musique, que j'acte une pièce de théâtre. J'entends tout… dans ma tête : voilà l'art de bien voir les choses.

Carol Trottier

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Mendiants de sons


J'ai connu plusieurs sourds, tous gentils, chaleureux, très expressifs. Qui me regardaient droit dans les yeux pour bien ''voir'' ce que je disais. Je me sentais
quelqu'un, valorisé par tout leur être qui me prêtait leur attention. Leur gestuel est un véritable ballet, gracieux, énergique, faisant tout voler en l'air, puis se chuchotant 
par de petits gestes.

Un jour, j'ai eu toute une révélation. Un sourd me disait par l'entremise d'une interprète que c'était bien l'implant que j'avais, parce que j'étais un adulte. Mais pour un enfant ce n'est pas pareil. Ses parents ne peuvent pas décider pour lui qu'il ne sera plus un sourd, ce sera à lui de décider quand il sera adulte mais en attendant il doit rester sourd. Parce que c'est son monde. Et que c'est un monde à part entière. Pas handicapé. Bien dans sa peau.

J'ai été très surpris de lire il y a plusieurs mois sur Internet qu'en France il y a un grand mouvement anti-implant pour les enfants chez des sourds, pas tous les sourds, mais un groupe résolument sourd qui veut demeurer sourd, 
garder son identité, son monde clos.

On refuse donc l'opération miracle qui permettrait à des sourds, qu'ils soient enfants ou adultes, d'entendre. Et je demande à ces sourds tenaces : Aimeriez-vous entendre des cigales, un groupe de jazz, le murmure à l'oreille d'un doux ''Je t'aime'' ? Les devenus malentendants sont des mendiants de sons qu'ils ont naguère entendus mais qui sont disparus de leur univers devenu flou, trouble, grisâtre.

Sourds gentils, chaleureux, expressifs : Je vous souhaite de tout cœur qu'un jour vous entendiez ces sons qui ne peuvent se signer, qui troublent l'âme par les vibrations qui vont au fond du cœur. Je vous le souhaite, de tout mon 
cœur.

Carol Trottier
un implanté heureux d'entendre
octobre 2003

Sourdine # 143 novembre / décembre 2003

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Malentendantderire

  J’ai mal au ventre, de n’avoir pas assez ri toute ma vie.

Ils ont mal au ventre eux aussi les Chinois, de n’avoir mangé que riz,

Toute leur vie. Du riz sauvage.

Des feux de mots qui enflamment, n’en ai point entendu souvent.

Plutôt des riz-de-marée, y en a marre de me culpabiliser de ne point rire.

Suis pourtant chatouilleux.

Alors chatouillez-moi s’il vous plaît, même si vos farces sont plates,

Mon rire est haut et gras quand on me chatouille.

Enregistrez-le et faites de l’écho,

Vous remplirez vos salles d’échos grassouillets.

 

Les sourds ne rient point, ils ricanent.

Ils comprennent à double, quadruple sens.

Ils se font signe quand c’est drôle

Ils se font signe quand c’est triste

Ils se racontent des farces en silence

Et rient à gorge chaude

À donner froid dans le dos.

 

Ils ne vont pas entendre les festivals pour rire les sourds,

Ils sont un festival

Ils sont tous acteurs

Ils montent tous sur l’estrade

Et s’applaudissent tous en silence.

 

J’aime les sourds

J’aime leurs yeux qui parlent

J’aime entendre leurs silences.

J’aime leur festival.

Ils me font rire, tout doux.

Ils ne se forcent pas pour rire les sourds.

Ils ne montent pas des bateaux à une foule désoeuvrée.

Ils se serrent les coudes

Pour ne pas avoir froid.

Ils sont un cercle fermé,

Une seule langue, tout autour de la terre.

Ils ont un rire bien à eux qui les unit, qui les soude,

D’un bout à l’autre de la planète.

Décidément, c’est eux que je choisis, comme festival juste pour  vivre.

 

Sourdine # 139 mars / avril 2003
 

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Langue pendue
Par Carol Trottier
J'écoute les nouvelles :
Une vraie mitraillette.
J'écoute les instructions sur boîte vocale :
Une pétarade de mots carabinés.
J'écoute mon voisin à moustache:
Je n'entends qu'à moitié ce qu'il baragouine.

Les gens pensent que parler lentement
Signifie lenteur d'esprit.
C'est vrai que le cerveau va très vite
Mais holà ! Tenons en bride le cheval de nos pensées.
Torrent d'un fleuve ?
Glissade d'eau d'un ruisseau ?
Langue pendue qui parle à haute vitesse
Ou pendaison d'un homme mort de n'avoir rien compris ?
Quand la langue ira au galop des malentendants,
Même les entendants entendront mieux :
On essaie ?


Sourdine # 138 janvier / février 2003
 

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Silences en voie de disparition [Carol Trottier]

 

Ma tête est virée en labo.
Elle donne à gauche et à droite
Des coups de sabot.
Le programme UN me renvoie
Le clapottement des chevaux
Dont un, au commandement du cavalier,
Accélère dans la côte : clap, clap, clap.

Le programme DEUX fait crisser les pneus
Sous la pluie, criardement : quiz, quiz, quiz.

Avant d'écouter le troisième programme,
Troisième implantophonie,
Je traverse la rue le cœur en fête :
J'entends comme Charlie Chaplin,
Je me sens clopin clopan,
Cric crac avec mon implant.
Des gouttes d'eau me traversent la tête
Sans que je sois mouillé.
Crac croc le jaz me distorsionne mieux que le festival.
Tout, dans la tête, entre les deux oreilles devenues que parure.
Implant ? J'aime, et j'entends l'ordre solennel :
" Silence : on tourne les programmes "

Écrit le deuxième jour de programmation.

Août 2001
Carol Trottier

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Robotauditif [Carol Trottier]


Platinium.
Plutonium :
Éclat d'échos. Dans ma tête.
Clap clap clap.
Où donc est le cap des sons naturels ?
Douce douce est la mer des vrais sons
Qui viennent de mon enfance,
Quand je ferme les yeux.

Aujourd'hui, mes oreilles ont baissé pavillon,
Finie la lutte contre les décibels crochus. Mais.
J'ai besoin de batteries, de fils,
D'un bloc-machin génial international patented,
Programmable pour le tonnerre et les caresses.

Ajustements produiront agrément, pour sûr.
C'est ma planche de salut,
Au moi matelot solitaire
Qui nage parmi une mer d'entendants.
Ma bouée : mon implant cochléaire,
La coqueluche des sourds de naguère.

Troisième jour de programmation.

29 août 2001

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Allo ? Bip ! Bip... Bof! par Carol Trottier
Ca y est, j'ai la piqûre ! Je suis jaloux. Je veux avoir mon cellulaire comme tout le monde. Quand je suis bloqué dans le traffic et que je vois tous ces privilégiés continuer, eux, de communiquer avec leurs amis, poursuivre leurs affaires, je me sens privé d'un article essentiel à la communication. Ce qui n'était qu'un désir de consommateur est devenu une nécessité. Après avoir étoeuffé ce désir légitime pendant quelques années, je n'en peux plus. Surtout que maintenant, même les jeunes sont équipés comme des experts reporters.

Alors... la recherche commence. Je lis un spécial extraordinaire dans un journal. Un vendeur expert m'appelle pour m'offrir la Lune + un cellulaire : tout gratuit ou presque. Je salive. J'ai hâte... Ma belle-soeur arrive à la maison. J'essaie son truc ; difficile les premières fois de trouver le ON, SWITCH, etc. Ça ne marche pas. Au moins l'espérance demeure. J'arrive dans une première boutique: " Avez-vous un cellulaire qui est compatible avec une prothèse auditive ? " La jeune fille de me regarder gentiment... : " Je pense pas monsieur. " Puis elle me montre un beau modèle très populaire, compose 611 et me fait écouter le message : pur comme du cristal. Merveilleux: " Je peux l'utiliser pour appeler ma belle-soeur? Elle est dans le centre d'achat. " Elle de me répondre : " On peut pas monsieur. Il est pas branché ! " Je suis tenace. Je vais dans une Télé-Boutique. Ils ont de tout, la technologie la plus avancée : " Avez-vous... " Et la seconde jeune fille de faire des recherches... : " Désolé monsieur, ça ne se fait pas. " Bredouille, je quitte les lieux, jaloux de tout ce monde qui attend pour partir avec son cellulaire. Puis, tout à coup, je rencontre ma belle-soeur qui est toujours dans le centre d'achat : "Je veux essayer ton cellulaire !" Elle compose un numéro, me passe l'appareil... " Bip Bip Bip. " " T'écoute pas, Carol ! On te parle ! " J'écoute encore attentivement : " Bip Bip Bip. "

Alors je comprends... Son merveilleux cellulaire n'est pas fabriqué en fonction de la position T des prothèses auditives et ne capte donc pas le champ magnétique qui me permettrait moi aussi d'avoir mon merveilleux cellulaire. Tout de suite je me réajuste : " Pas grave.

T'es en face de moi. Je peux te voir, donc faire de la lecture labiale. " Et elle de partir à rire (elle est joviale de nature) et de continuer à me parler. Puis, une fois que j'ai eu fini de manger mon beigne et qu'on se soit laissé, j'ai croisé plusieurs personnes qui parlaient... à leur cellulaire sans dire un mot à la personne qui marchait à côté d'elles.

Cela m'a fait penser à mes soirées tranquilles à la maison avec ma petite femme. C'est vrai qu'il y a plusieurs émissions sans sous-titres, que c'est décevant quand on s'installe et qu'on découvre une émission " normale " et qu'on ne comprend rien. Mais la contrepartie positive, c'est quand on ferme la télévision et qu'on s'en va dans la cuisine jouer une partie de scrable ou qu'on fait juste parler ensemble. Cela nous rapproche et me rappelle que la communication, ce n'est pas le cellulaire, ce ne sont pas les sous-titres (tout cela est certes très apprécié), c'est de se regarder dans les yeux et prendre le temps de se parler. Voilà pourquoi, réflexion faite, quand j'essaie un cellulaire, je dis : Allo ? Bip ! Bip... Bof

 

Sourdine # 120 [ novembre / décembre  1999]
 

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Malentendant? Pas toujours aussi évident. par Carol Trottier
Dernièrement, je m'apprêtais à passer une belle soirée en compagnie d'une amie dans un beau restaurant. De mon sac, j'ai sorti un émetteur et un récepteur de bande MF. Je me suis passé une boucle magnétique autour du cou. J'ai mis ma prothèse auditive en position pour capter les ondes. J'ai fait un test. Réception numéro un.

Voilà que mon frère, propriétaire des lieux, vient nous saluer et faire un brin de causette. "Qu'est-ce que c'est ça?", de me demander en voyant tout mon attirail étalé sur la table. Très intéressé par mes explications, il veut essayer ce système "bionique". Son audition a beaucoup chuté ces derniers mois et il ne peut plus suivre les conversations en groupe. Nouveau malentendant, il aime l'idée d'avoir un équipement de reporter au cou (l'expression vient de lui) qui lui permettrait de mieux entendre. Il ne "veut pas que cela paraisse".

Voilà le point. Levez la main tous les sourds et malentendants qui ne "veulent pas que cela paraisse". Et... deux millions de mains de se lever au Canada, vingt millions de se lever aux États-Unis, six millions en France, des dizaines de millions sur le continent africain, et ainsi sur la terre entière. Malentendants et sourds ne "veulent pas que cela paraisse", qu'ils entendent peu ou prou.

Sentiment légitime. Personne n'aime afficher ses carences, ses faiblesses, ses handicaps. Le hic est que cette invisibilité des difficultés auditives confond nos interlocuteurs entendants. Ils nous regardent, voient deux belles oreilles bien installées sur notre tête, et automatiquement sont certains que nous entendons aussi bien qu'eux.

Ainsi commence la valse des mots perdus, distordus, confondus, les embarras, malaises, quiproquos, sourires gênés, - "Quoi?, - "Pas grave, j'ai rien dit..." Combien j'aimerais parler à mes ancêtres durs d'oreille qui déambulaient avec leur cornet un pied de long et quatre pouces de diamètre. On les voyait venir de loin. Déjà on se préparait à leur articuler ça dans le creux de l'oreille, compatissant, se disant qu'un cornet, c'est fait pour ça: Faut se faire comprendre! Comme j'aimerais savoir... Le cornet est mort et enterré.

À sa place, l'invisible prothèse auditive avec ses performances indéniables, calibrées pour répondre aux besoins de chacun: on se lève avec, on se couche avec, elles sont la clé de l'audition. Par contre son invisibilité a un effet boomerang. On est ni vu ni connu: personne ne réalise et ne voit qu'on n'entend pas bien. On "paraît" entendant sans l'être. Ah! cher regretté cornet qui mettait les points sur les "i" et permettait à tous de savoir.

Pour ma part, je me suis fait un mini-cornet: un MACARON-OREILLE qui affiche ma déficience auditive et permet aux gens de s'ajuster immédiatement à mon handicap auditif. Ils parlent moins fort, moins vite, me regardent davantage. Et moi de rêver... Si tous les malentendants et sourds portaient ce mini-cornet, quelle surprise, quelle découverte pour les habitants de la terre! On n'aurait plus besoin de se débattre pour que les gens "haut placés" voient l'importance du sous-titrage: ils "verraient" combien nous sommes nombreux à ne pouvoir entendre. Toutes les portes nous seraient ouvertes. Alors, ça vous tente de mieux entendre? Procurez-vous donc un mini-cornet et... sucrez-vous le bec avec de belles conversations!

 

Sourdine # 119 [ septembre / octobre 1999] Carol Trottier
 

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Vie de sons qui descendent  par Carol Trottier
Quand j’étais petit, tout allait tout seul
 
Je partais pour l’école en sifflant. Je donnais des coups de pied sur les roches. Une fois, l’hiver, je me suis collé la langue sur un poteau de clôture… elle est restée là, je ne me rappelle plus combien de temps. J’ai eu chaud. Ce doit être la sueur de la peur qui l’a fait décoller. En sixième année, j’aimais beaucoup la religieuse qui m’enseignait. Le vendredi après-midi, je faisais partie des deux ou trois élus qui restaient après la classe pour cirer le plancher de bois franc. On déplaçait les bureaux. On patinait d’un bout à l’autre après avoir chaussé des gros bas de laine. C’était beau de s’entendre glisser.
 
À quatorze ans, j’avais une véritable passion pour la musique classique. Tout seul au sous-sol où j’avais ma chambre, j’écoutais Beethoven, Chopin, Brahms. J’étais chef d’orchestre; je connaissais toutes les notes et du doigt je déclenchais les timbales, tout s’arrêtait pour faire place au piano dont j’entendais les notes aller de gauche à droite de la pièce. À seize ans alors que j’étais pensionnaire, j’ai eu droit à une majestueuse sortie à la Place des Arts où fut joué le Messie de Haendel. J’en frémissais tellement c’était beau. Des sons à fendre l’âme.
 
Douze ans plus tard, alors que je fréquentais celle qui allait devenir ma femme et que je faisais répéter, tant et si bien qu’elle me dit : "Es-tu sourd ou si tu n'écoutes pas ?" … Je devenais sourd, en pente douce. Un beau soir que j’écoutais une belle pièce de musique, assis entre les deux colonnes de son…, j’ai pour la première fois cessé d’entendre les sons passer d’une colonne à l’autre. J’écoutais pourtant, mais je n’entendais plus. J’entendais encore, mais le raffinement, la subtilité faisaient partie du passé.
 
C’était il y a vingt ans... Extérieurement, mes oreilles quinquagénaires n’ont pas rapetissé, elles semblent aussi entendantes que celles de mon voisin qui, du troisième entend le chat miauler au premier, ou chuchote à son petit gars en plein traffic. Aujourd’hui, la musique si douce d’antan est bruyante. Même le violon est discordant.
 
Aujourd’hui, pour entendre de la belle musique, il me faut fermer les yeux et me concentrer comme si j’en jouais. Me rappeler l’âge où je sifflais en frappant les cailloux. Sourire en me revoyant dans mon sous-sol à faire éclater le grand orchestre que je dirigeais avec brio...Mon archet est fêlé... Mais le filet de voix qui parvient encore à moi me fait apprécier la patience de mes proches qui s’appliquent à se faire entendre. L’inconnu au téléphone à qui je demande de répéter et parler plus lentement parce que je suis malentendant et qui s’excuse... tout cela me réconforte et m’empêche de baisser les bras.
 
Alors, les oreilles bien droites, je reprends le combat de l’audition, désireux plus que jamais d’entendre le peu que je peux , du mieux que je peux.
Carol Trottier

Sourdine # 117 [mai/juin 1999]

 

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Avec ou sans sous-titres... par Carol Trottier

Hum! Belle soirée en perspective. Ma femme, entendante, s'est confortablement installée devant notre nouvelle et grosse télévision. Décodeur intégré, programmation des sous-titres enregistrée.

"Monte le son chérie, je ne vois rien..." Pas de chance, un autre bon film sans sous-titres. Heureusement, je me sens moins à part quand arrive le temps des annonces, toujours sous-titrées merci. C'est drôle. Quand vient le temps des annonces, ma femme en profite pour aller aux toilettes ou se chercher une liqueur. Moi c'est le contraire. Je reste devant la télé pour lire les annonces sous-titrées, puis quand le film reprend, je vais aux toilettes... Cela dure plus longtemps que pour ma femme. Alors je me trouve des petites choses à faire avant les prochaines annonces.

Par exemple, j'ai pensé écrire aux directeurs de la programmation de chaque poste que je regarde. Pour les remercier des annonces sous-titrées que je retrouve partout. Je ne manque aucun message publicitaire. C'est le côté pratique de la vie.

Les compagnies ne sont pas sourdes à mes besoins de consommateur, je leur en suis gré. En fait, je suis leur cible principale du fait que je ne manque aucune de leurs annonces tandis que ma femme les saute systématiquement.

Parfois je reste devant la télé même après les annonces et je regarde le film. J'aime être assis à côté de ma femme. Juste pour le plaisir. Sans comprendre. Bien sûr, pas question de lecture labiale. Le film est traduit. J'essaie des fois de pratiquer mon anglais en silence mais ça me mélange, je l'avoue. Puis la lecture labiale lorsque c'est un film d'animaux où un chien et une dinde dialoguent, c'est pas évident. Je me sens dindon.

Alors je m'invente des histoires à partir des images. Puis, pendant les annonces, parfois je ne regarde pas les sous-titres mais je demande à ma femme si mon histoire inventée correspond à la vraie histoire du film. Surprenant. Ma femme me trouve pas mal bon.

Ce qui compte au bout du compte, c'est pas la télé, c'est pas le film, c'est pas les annonces. C'est ma femme. Pas besoin de sous-titres pour voir qu'elle m'aime. Ca, c'est évident, et ça me rend content.

Shut! Le film reprend !

 

Sourdine # 114 [novembre/décembre 1998]  Carol Trottier

 

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Sourde à jamais ? par Carol Trottier

J'écoutais tantôt VEDETTE EN DIRECT avec Pauline Julien voilà... trente ans au moins. Elle était belle, sa voix était chaude, vibrante, tous étaient suspendus à ses lèvres... À l'âge de 70 ans, elle s'est enlevé la vie, vie qu'elle ne voulait plus vivre, débilitante, avilie, avilissante. "Qu'elle était belle la Marie-Louche, qu'elle était belle...", quand elle était jeune, quand elle était belle.

On peut l'imaginer, à 70 ans, malade avilie, malade laide, auto-repoussante, qui s'est poussée au-delà de l'abime, s'est jetée dans les bras de la mort non aimée, aimant qui attire mais ne retire pas son bras de fer... voilà la vie, ce qu'on appelle la vie. Fernandel est mort, Edith Piaf, Yves Montand. Tous, les uns après les autres, les petits et les grands, connus et inconnus, passent sous la guillotine, le couperet implacable de la Mort.

De savoir cela peut avoir du bon pour les vivants qui attendent leur tour, comme disait Jacques Brel: "Au suivant." En attendant, on n'est pas obligé de mourir à petit feu en faisant semblant que notre tour ne viendra pas. Faut regarder la vie en face, la mort aussi doit être vue en face même si elle peut nous prendre par en arrière, par surprise. Oui... la mort frappe et ouvre avant qu'on n'ait eu le temps de répondre, même si on a fait semblant de ne pas avoir entendu frapper.

Quand on tue une mouche, sa mère continue de voler, son frère, ses enfants, qu'importe. Une mouche est une mouche, pas plus. Et quand la mort tue, nous, on cesse un temps de voler. On a le soeuffle coupé, on refuse, on repousse. Mais le filet se resserre, notre tour viendra à coup sûr, par devant, par derrière. C'est dans ces moments qu'il faut regarder en haut, penser plus loin que soi-même, chercher une autorité supérieure, un Être suprême capable d'arrêter la main de la Mort et de la transformer en Vie. Qui d'autre que le Créateur pourrait stopper la Mort et même la faire disparaître? Pourquoi nous avoir donné la vie si on n'est pas différent de la mouche, du vieux boeuf qui tombe, de la tortue qui s'enlise dans sa tombe de sable?

Sommes-nous ni plus ni moins que l'herbe qui de Beauté verte jaunit, se fane puis se dessèche, craque, se rétrécit puis finit en humus? Pourquoi donc cette flamme dans nos yeux, cet espoir que ne peut éteindre aucun éteignoir, cette espérance de plus qu'une fin brute, brutale et sale? Pourquoi même le pire des incroyants ne veut pas finir comme une mouche ou comme un brin vulgaire brin d'herbe mort dans le champ? Pourquoi cette extension à la vie, cet étirement du bras par-delà le dernier soeuffle? Pourquoi cet éventail à l'infini de fantômes, d'anges, de voix, d'esprits, de voiles, d'aspirations, d'inspirations?

Parce que mourir est inacceptable. Parce que l'homme n'a pas été créé pour mourir mais pour vivre. Pas pour naître et balbutier à tâtons de zéro à vingt ans, faire l'ânon de vingt à trente, le champion de trente à quarante, le tartempion de quarante à cinquante, le V.I.E.TON [course de la vie contre la montre dont les aiguilles piquent et font peur à cause de leur vitesse folle] de cinquante à soixante, le lampion jusqu'à ce que... Ce serait trop bête. Justement. Nous ne sommes pas des bêtes. Mais des humains. À l'image de Dieu Qui nous veut éternels. Si on le veut. C'est quand la mort frappe, à la porte voisine de la nôtre, qu'on a tout le loisir d'y penser, en tremblant, en notre for intérieur, dans toute l'ampleur de notre faiblesse: quand viendra mon tour, où est-ce que je m'en irai?

Et si c'était pour revenir ici, sur terre, ressuciter avec nos deux oreilles, pour la réentendre chanter, la si belle Pauline Julien à la magnifique chevelure de dame forte et douce à faire trembler les feuilles d'automne, à faire frémir les sources en cascades... Oui, si sa place était ici de nouveau, un jour, ce jour où tous les sourds entendraient, où tous les aveugles la verraient, alors cela vaut la peine d'endurer nos jours sombres car ils seront tous éclipsés par ce grand Jour où la joie de vivre sera au menu du jour de l'aube au crépuscule quotidien.

 

Sourdine # 113 [septembre/octobre 1998]  Carol Trottier

 

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JOUER AU SOURD

Il y a quelques années, tous les voyants voulaient jouer à l'aveugle. Certains restaurants se sont spécialisés dans les soupers, non pas à la chandelle, mais à la noirceur totale. Les voyants qui ont participé à de telles expériences riches en émotions ont été sensibilisés au monde des aveugles. On prend pour acquis nos yeux, notre vision. On ne pense pas à ceux qui ne voient pas. Ces expériences avaient pour but d'ouvrir les yeux des voyants.

De telles initiatives ont été couvertes par les médias, des journalistes qui ont voulu vivre cette expérience et se sont retrouvés désorientés : "Où est ma fourchette, mon verre de vin ?" De touchants articles ont paru dans les journaux : on découvrait un monde à part, on se sensibilisait à ces handicapés qui ne pouvaient aller contester avec des pancartes dans la rue pour améliorer leur sort. Non-voyants, les aveugles sont modestes et non bruyants.

Pourquoi pas, la société ayant été touchée par cette réalité cachée puis dévoilée au grand jour, faire la même chose en créant le "jeu du sourd" ? On pourrait instaurer la Journée du sourd. Cette journée-là, tout le monde jouerait au