ENTREVUE AVEC M. GILLES BOUCHER

 

 
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ENTREVUE AVEC GILLES BOUCHER,

  • VICE-PRÉSIDENT DU CENTRE DE LOISIRS DES SOURDS DE MONTRÉAL (CLSM)

    Gilles Boucher 


     

      Par Michel Nadeau
     
    S. : Comment es-tu devenu sourd ?

     

    G.B. : Je suis devenu sourd à l’âge de 10 ans à la suite d’une méningite. Après quatre jours de coma, le verdict a été brutal et sans appel : surdité complète totale. La puissance de la fièvre de cette méningite, où j’ai bien failli laisser ma peau, avait entièrement brûlé mes nerfs auditifs. Un an plus tard, comme l’intégration n’était pas adaptée à cette époque-là, on m’a envoyé à l’Institut des Sourds de Montréal où j’ai complété mon secondaire V. À la fin de mes études, j’ai suivi un apprentissage de deux ans à l’école d’imprimerie de l’institution avant d’entrer à l’imprimerie de St-Jérôme où je suis demeuré quatre ans. Je suis ensuite allé travailler un an aux ateliers des Sourds de Montréal avant d’entrer au journal La Presse comme linotypiste, le 5 août 1973. J’y ai connu une très belle carrière de 36 ans et j’ai pris ma retraite le 1er novembre 2009, à l’âge de 59 ans.

     

    S. : Depuis combien d’années es-tu membre du CLSM et quel rôle y joues-tu?

     

    G.B. : Depuis une quarantaine d’années. En ce moment, j’occupe la fonction de vice-président et je suis également chargé de projets. Je m’active principalement à la collecte de fonds afin d’aider à moderniser notre grande salle et à la rendre plus accueillante et conviviale.

     

    S. : Comment avez-vous souligné le 110e du CLSM?

     

    G.B. : À cette occasion nous avons organisé de grandes festivités qui se sont déroulées sur une période de quatre jours, du 12 au 15 mai dernier. Le but était de souligner la longévité de notre organisme puisque nous sommes la plus ancienne association de loisirs et d’activités culturelles pour personnes sourdes et malentendantes de tout le Canada. Nous en sommes très fiers et voulons poursuivre l’oeuvre entreprise au début du 20e siècle en 1901. Pour en savoir plus, je vous invite à lire le reportage-photos de quatre pages que j’ai écrit à cette occasion dans la revue Voir Dire de juillet-août 2011 qui vient tout juste de paraître.

     

    S. : Comment et pourquoi est né le CLSM?

     

    G.B. : En 1899, un religieux, le frère Louis Gareau, c.s.v., las de voir plusieurs anciens élèves de l’Institution des sourds-muets qui avait pignon sur rue, à cette époque, sur la rue St-Dominique, dans le Mile-End, ne pas trop savoir quoi faire de leur temps libre puisqu’ils venaient toujours flâner dans la cour de l’institution, leur lança, comme ça, à brûle-pourpoint, ce message : « Pourquoi ne formez-vous pas un club, une sorte d’association afin de vous regrouper et de briser votre isolement? »  L’idée était lancée. Mais il fallut deux autres années avant que ce projet devienne réalité. Et le 28 avril 1901, le Cercle Saint-François-de-Sales voyait le jour. Au fil des ans, il changea de nom plusieurs fois pour finalement devenir, le jour de son incorporation, le 25 novembre 1965, le Centre des Loisirs des Sourds de Montréal inc.

     

    S. : Combien y avait-il de membres au début et quelle fut l’évolution du membership au fil des ans?

     

    G.B. : Au tout début, seuls les hommes étaient admis. Il m’est difficile de dire avec exactitude le nombre de membres qu’il y avait mais, à partir de 1951, soit à son cinquantenaire, les dames ont commencé à être admises, ce qui provoqua une augmentation substantielle du membership. Dans ses meilleures années, le CLSM enregistrait facilement 700 à 800 membres annuellement. Il faut dire ici qu’en ce temps-là il était le seul organisme à pouvoir offrir aux personnes sourdes une salle communautaire, d’où sa grande popularité. De nos jours, avec l’émergence de plusieurs associations de sourds dans la grande région métropolitaine dont, notamment, la Maison des Sourds, l’Association de personnes vivant avec une surdité de Laval, l’Association des personnes en perte auditive des Laurentides, l’Association des sourds de Lanaudière et plusieurs autres sur la Rive-Sud, le CLSM doit user de stratégies pour conserver son noyau de membres. Aujourd’hui, bon an mal an, nous comptons quelque 250 membres.

     

    S. : Comment recrutez-vous vos membres?

     

    G.B. : Ça se fait tout naturellement puisque le CLSM est une sommité dans le milieu de la surdité. Nous avons aussi la chance d’être situé entre deux écoles d’enfants sourds : l’école primaire Gadbois, près de la rue St-Hubert, et l’école secondaire Lucien-Pagé, près du boulevard St-Laurent. Nous avons même une entente avec Lucien-Pagé pour recevoir leurs étudiants en cas de sinistre ce qui, par ricochet, leur donne l’occasion de connaître notre centre et les activités que nous offrons. Il y a aussi le bouche à oreille - le mains à yeux devrais-je dire - qui entraîne un bon bassin de jeunes lors de nos grandes soirées récréatives et qui les poussent à revenir. De plus, nous sommes le seul organisme pouvant offrir à la communauté sourde de toute la province une très vaste salle communautaire d’une capacité de 750 personnes avec une cuisine, un théâtre, un bar, un immense entrepôt et de nombreux espaces à bureaux. Personne d’autre n’offre autant que nous en commodités de toute sorte et c’est sans compter que nous somme localisés à cinq minutes de marche du métro Jarry et à proximité de nombreux restaurants, banques, magasins, etc.

     

    S. : Quelles sont les activités actuelles au CLSM?

     

    G.B. : Voici les principales: 
    a) Le lundi, il y a la ligue de petites quilles.  
    b) Le mardi, c’est la journée de l’âge d’or avec bingo, dards, billard et des jeux de cartes. En soirée, une autre ligue de dards est occupée par des plus jeunes. 
    c) Le mercredi, aucune activité. 
    d) Le jeudi, il y a une autre ligue de petites quilles. 
    e) Le vendredi, c’est la soirée des jeunes avec des jeux de poker, de poches, de dards, de jeux vidéos et de la musique avec nos systèmes de son très sophistiqués.
    f) Le samedi, et au moins une fois par mois, parfois plus entre octobre et avril, ce sont les grandes fêtes culturelles : Halloween, soirée Western, Noël des enfants, le Bye Bye, le Carnaval d’hiver, la St-Valentin, la soirée du Bon Vieux Temps, la fête des Mères, etc. Nous louons également notre salle à d’autres organismes de personnes sourdes lorsqu’elle n’est pas occupée par nos activités. Notre local est parfois loué aux entendants lorsqu’il est disponible. 
    g) Le dimanche est habituellement fermé mais, à l’occasion, il y a des soupers sphagetti. Et à tous les mois, la Maison de la Foi, avec le père Gérard Bernatchez, vient y dire la messe. 

    S. : Comment êtes-vous constitué?

     

    G.B. : Comme je disais, au début, par des personnes sourdes, malentendantes et devenues sourdes. Nous accueillons également des entendants, comme membres seulement, qui ont un lien soutenu avec la communauté sourde et il n’est pas rare que des enfants entendants, issus de parents sourds, y soient présents. La mission écrite dans notre charte est de divertir nos membres aux moyens d’activités culturelles, communautaires et sportives. Notre CA est constitué de sept membres qui sont élus pour un mandat de deux ans. Quatre sont sélectionnés les années paires et les trois autres les années impaires afin de faciliter la transition. Nos CA se font en moyenne une fois par mois. Nous dispensons également, à l’attention de nos membres, des assemblées régulières d’information trois fois par année. Il peut y avoir aussi des assemblées spéciales à la demande de nos membres. Nos sièges sont réservés uniquement aux personnes sourdes. Actuellement, nous avons cinq comités qui s’occupent de toutes les activités. Notre carte de membre coûte 50 $ annuellement.

     

    S. : Êtes-vous subventionnés?

     

    G.B. : Non, nous ne recevons aucune subvention. Cependant, à chaque année et cela depuis maintenant trois ans, nous sollicitons divers ministères pour l’octroi de dons afin d’améliorer notre local et d’offrir à nos membres une meilleure qualité de vie.

     

    S. : Avez-vous une permanence?

     

    G.B. : Non, seuls nos bénévoles s’occupent de tout ce qui est essentiel au bon fonctionnement de notre centre.

     

    S. : Sur combien de bénévoles pouvez-vous compter?

     

    G.B. : Je dirais, parmi nos plus réguliers, une bonne vingtaine. Ce sont, en majorité, les membres du CA, les officiers de nos comités (âge d’or, dards, billards, grandes fêtes et autres). Cependant, je remarque que, depuis quelques années, il est de plus en plus difficile d’en trouver. De nos jours, nos jeunes ne sont pas tellement portés sur le bénévolat, mais c’est un fait de plus en plus répandu dans la société.

     

    S. : Quels sont les défis auxquels vous devez faire face en ce moment?

     

    G.B. : Demeurer compétitifs. Comme il y a de plus en plus d’associations dédiées aux personnes vivant avec une surdité dans la grande région métropolitaine qui poussent comme des champignons, nous devons user d’imagination et de créativité pour attirer la clientèle sourde et leur offrir des activités qui les intéressent et, cela, aux meilleurs prix possibles.

     

    S. : Comment entrevoyez-vous l’avenir du CLSM?

     

    G.B. : Difficile à prédire et je préférerais avancer une année à la fois sans voir trop loin. Je me risquerais cependant à dire que l’intégration des enfants sourds dans les écoles publiques n’aide pas à la relève puisque la majorité des ces jeunes ne connaîtra pas, ou sur le tard, et peut-être même jamais pour certains, la très belle culture sourde. Et ils ne connaîtront pas non plus notre association ni les autres organismes de sourds. Je ne crois pas aussi que l’implant cochléaire nuise tellement puisque c’est un outil comme un autre et, dans notre centre, il y en a plusieurs qui le possèdent. C’est surtout la mentalité des parents qu’il faudrait changer. La majorité de ces parents retiennent, volontairement ou par ignorance, leurs enfants sourds à la maison pour qu’ils leur ressemblent, pour qu’ils ne rencontrent pas d’autres sourds, pour qu’ils priorisent la parole au détriment des signes, les empêchant ainsi de s’épanouir dans leur milieu naturel. Je le dis et je le répète encore : tant qu’il y aura des sourds, il y aura des signes. Personne ne pourra jamais changer cela. En 1880, au congrès de Milan, on a tenté de nous changer en interdisant l’enseignement et la communication en signes. Aujourd’hui, 130 ans plus tard, les signes sont, au contraire, plus populaires que jamais et ils sont même reconnus et enseignés dans toutes les universités du monde.

     

    S. : Merci à Gilles pour cette entrevue et longue vie au CLSM!

     

     

     
    Sourdine # 190 novembre / décembre  2011
     
     
     

     

     


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